Sombre Clair

Le 26 juin dernier, une petite bombe à retenti dans la sphère rap underground. Un jeune rookie du nom de Tisma a dévoilé “SEUL COMME LES AUTRES”. Originaire de la banlieue parisienne, Tisma est jeune mais trace sa route depuis quelque temps et cet ep pourrait bien marquer un tournant…

Les plus avides de découvertes musicales l’auront découvert sur le “Sale Versus 3”, une format youtube du Chroniqueur Sale qui voit s’affronter dans une sorte de battle deux rappeurs qui ont encore tout à prouver. Puis sort sa mixtape Happy Dayz, grandement inspirée par les mixtapes radiophoniques américaines, comme ce qu’a pu sortir DJ Clue au début des années 2000. En 2025, une collaboration avec le talentueux Guydelafonsdal confirme que Tisma est une des têtes sur lesquelles miser pour la suite. Depuis le début, il est d’ailleurs accompagné par le Chroniqueur Sale. Ces derniers se sont réunis pour un projet commun la même année nommé, L’or dans les mains. Les deux sont concernés par le titre. Le Chro parce qu’avoir Tisma comme poulain doit rendre certains jaloux et Tisma lui-même parce que la qualité des textes qui composent les neuf titres est indéniable. Le natif d’Argenteuil a pris son temps, suite à ces sorties, pour concocter un nouveau projet, un projet qui le ferait passer un cap. Difficile pour autant de le classer en tant qu’album dans le sens littéral du terme au vu du nombre de titres. “J’ai l’impression que ça veut plus trop rien dire album ou pas album mais en tout cas c’est réfléchi de A à Z de notre côté je le considère comme le premier vrai projet solo” considère Tisma et honnêtement il était temps que lui aussi y aille de son premier projet solo. Personnellement je me rappelle l’avoir découvert à la sortie de son EP avec Guydelafonsdal et j’attendais un format où il pourrait davantage explorer de nouveaux terrains de jeu. À ce sujet, il explique : “Quand l’or dans les mains est sorti je savais que je voulais sortir un truc solo et entre-temps j’ai commencé à faire de la prod donc je me disais c’est bon, c’est le moment de sortir mon petit projet à moi bien ficelé.” Amateur des formats courts depuis les débuts, Tisma parvient néanmoins à développer un ensemble pertinent sur ce nouveau format d’environ une demi-heure.

Si les premiers morceaux de la tracklist sont dans un registre rap très classique, c’est sûrement pour poser les bases, rappeler que celui que l’on écoute s’est buté à ça et pouvoir nous amener sur un terrain différent, beaucoup plus onirique par la suite. Le projet est presque pensé en deux parties distinctes…Commençons par l’intro: SCLA, acronyme du titre du projet. Accompagné d’un clip filmé dans un parking de Saint-Denis, Tisma livre une performance solide, qui semble avoir pour volonté de capter toute l’attention du spectateur ou de l’auditeur. “Le but était de proposer un visuel qui est plutôt sobre pour que l’on retienne plus la prestation rap. Rien que le fait que ce soit sous-titré montre clairement que le son vaut plus que l’image pour l’intro !” indique-t-il. Il y a aussi dans cette première partie un feat avec GAL sur Damn Dog. La seule collaboration du projet réalisée “sans prise de tête dans les bureaux de la 75e session.” Le quatrième titre constitue le point de pivot de SEUL COMME LES AUTRES. Single clippé sorti avant, il marque le point de départ d’un nouveau souffle aux neuf titres.

En alliant deux univers dominants de la vie de l’artiste, CAMP dévoile une nouvelle facette de ce dernier. En effet, le visuel met en scène Tisma interprétant le son en dansant devant quelques-uns de ses proches. Tourné à l’ancienne Académie de la Grande Chaumière, au cœur de Montparnasse. La danse fait partie intégrante de Tisma depuis ses 4 ans : “J’ai commencé la danse jeune, j’ai fait du break, du hip-hop après j’ai fait le conservatoire. A la base c’est ce que je voulais faire de ma vie.” Pourtant, le rappeur à mis du temps à le révéler explicitement au grand public et même à ses potes. Un exercice compliqué quand les stéréotypes ont encore la peau dure… Mais Tisma s’en moque. “Cette question du regard des autres par rapport à ma pratique de la danse je me la suis posée des milliards de fois mais au fond je m’en fiche, je veux juste me faire kiffer.” Pour l’anecdote, ces deux passions possèdent davantage de convergences qu’on ne pourrait le croire puisque Tisma dansait dès son plus jeune âge sur des sons de pionniers tels que J Dilla ou encore DJ Jazzy Jeff. “C’est comme cela que je me suis pris tout le rap de Détroit et New York. J’ai mis du temps à faire le lien entre la danse et le rap, c’est au collège que je me suis réellement intéressé aux morceaux sur lesquels je dansais.” Vous vous doutez alors que la scène est un exercice qu’il maîtrise depuis longtemps. D’ailleurs si jamais vous voulez voir Tisma en concert restez à l’affût, il se peut que, courant septembre quelque chose arrive pour nos amis parisiens…

Tisma s’approprie véritablement les instrus vers la fin, qui, je trouve, se bonifient au fur et à mesure du projet pour atteindre son paroxysme sur l’outro Folie Amour. Folie Amour dénote du reste des tracks. “Je suis conscient que c’est un morceau qui risque de diviser mais je trouve que c’est une belle sortie qui clôture bien les 9 titres.” Avec une interprétation que l’on peut davantage assimiler à du rock que du rap, Tisma s’inspire du musicien britannique King Krule, lorsqu’on lui demande de poser des mots sur les caractéristiques de la prod et de son interprétation, Tisma hésite et préfère citer Speak Gently de Billy Woods comme influence. Preuve que l’outro n’est pas faite pour être analysée mais ressentie. “J’aime toujours faire une outro qui sort des sentiers battus, sur les projets d’avant ca a été toujours un peu le cas avec des morceaux qui s’ouvraient un peu plus mais là on s’est carrément envoyés en l’air !” Si les 9 titres sont sensiblement différents au niveau de l’approche, des prods et de leurs esthétiques, plusieurs fils rouges se dessinent du début à la fin y compris la cover, qui condense les thèmes suivants. Le premier est le temps, notamment au niveau des prods qui par moments peuvent être comparées au tic-tac des aiguilles. « Le temps qui passe, c’est quelque chose auquel je pense constamment. J’ai toujours des repères dans ma vie qui m’amènent à me demander si j’avance, si j’utilise bien mon temps ou si, au contraire, je le perds.” Une réflexion qui l’accompagne en permanence lorsqu’il voit son monde changer : “Par exemple, j’ai une petite sœur de 13 ans, et à chaque fois que je la revois, je remarque à quel point elle grandit.” Il y a également l’enfance, cette fois çi racontée par les textes de Tisma. Un son lui est dédié, le septième track : COMME UN MÔME. Porté par une boucle de voix féminine cristalline, Tisma prend conscience du temps qui passe mais n’oublie pas son âme d’enfant. “C’est un peu le but de la vie, de ma vie. Rester émerveillé, surpris c’est ce que j’essaye de garder dans ma musique.” reconnaît le natif d’Argenteuil “J‘ai l’impression de me regarder chaque fois que je vois un môme.” répète-t-il dans le son, pas besoin d’en dire plus finalement. Le dernier fil rouge est le plus lourd à porter : la perte de son père, décédé le jour de ses 17 ans. Son absence est omniprésente en filigrane tout au long de son nouvel EP. Le genre d’épreuve qui forge, dont on ne se remet jamais vraiment. Bien que Tisma se livre peu, l’auditeur en comprend suffisamment sur sa vision de la chose. “Ça m’a bien changé, j’en parle plus dans ce projet que dans les précédents, ça fait partie des axes que je ne peux malheureusement pas occulter de ma musique.” Voilà comment Tisma évoque, avec une pudeur qui en dit long, le décès de son père. Le propos n’est pas là pour bassiner ceux qui l’écoutent mais est toujours présent de façon discrète, parce que Tisma grandit mais n’oublie pas pour autant. 

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