Sombre Clair

ARTR, originaire de Tours vient de sortir « Seulement ». 14 titres qui nous plongent dans l’univers sans fioritures du rappeur de 22 ans. Arthur de son vrai nom se dinstingue par son écriture qui se veut toujours plus lucide, toujours plus vériste. Dans un entretien avec IGREK, il revient sur ses premiers succès, sur le phénomène bouyon et sur sa relation avec 2Cheese, entre autres…

La première question très simple, c’est qui ARTR ? 

ARTR, c’est un rappeur de Tours à la base, qui est arrivé sur Paris il y a 3 ans pour le son. Avant j’avais une autre carrière entre guillemets, j’avais sorti pas mal de projets quand j’étais à Tours. Depuis que je suis arrivé ici j’ai tout recommencé à zéro. J’ai sorti pas mal de singles depuis 2022. J’ai sorti un EP qui s’appelle « Histoire de » en 2024. Ensuite il y a eu encore des singles, il y a eu le projet « En 4 Lettres« , encore des singles et puis La Boule Noire.

Est-ce que tu fais une différence entre ARTR et Arthur ? Est-ce que pour toi ARTR c’est peut-être un personnage qui te sert aussi de médium, de pont entre la personne que tu es et celle que tu es dans tes sons.

C’est pas 100% Arthur mais en vrai à 80-90%. Évidemment c’est du rap donc il y a des choses qui m’arrivent, je vais le grossir. Sans mentir par exemple, il va m’arriver un truc un peu triste, je vais plus essayer de le raconter d’une manière amusante, qu’on se dise pas “ah ouais, vas-y on va pas rentrer dans des trucs chiants.” J’aime bien avoir toujours un peu d’autodérision sur les trucs que je vois.

Et c’est quoi tes inspi du moment ?

Quand je suis arrivé à Paris j’aimais beaucoup Jwles. Quand j’étais ado j’écoutais PNL en vrai, à fond depuis que je suis en 6ème, je les écoute encore aujourd’hui. Take a mic j’ai beaucoup écouté au début, Hayce Lemsi. Sexion d’assaut, Booba, La Fouine, SCH, Lacrim, tous les gros noms que j’ai beaucoup écouté. Et après sur des scènes plus underground, il y a eu Jwles et Ruki. En ce moment il n’y a pas vraiment un artiste que j’écoute en boucle, sauf PNL, SCH, les gros noms. Je réécoute pas mal de trucs à l’ancienne. 

Beaucoup t’ont connu sur tes freestyles 1 minute de rap. Aujourd’hui, tu en penses quoi ?

Moi je m’en fiche en vrai. Je ne peux pas le renier, il y a encore des vidéos sur Internet, j’ai pas honte. Juste quand je revois les trucs je me dis p*tain c’est marrant. J’étais un petit qui rappe, je faisais un peu tout et n’importe quoi ça avait pas trop de sens et justement je suis content de voir l’évolution. Donc non non j’ai pas honte de ça. Au contraire, ça m’a beaucoup apporté. À partir de 14 ans, j’étais grave exposé. J’ai gagné quelques concours. Quand j’avais 16 ans, j’avais le double de followers que j’ai maintenant. J’ai fait “Planète rap” quand je suis rentré au lycée. Ça m’a apporté des vrais opportunités ce concours-là. Une bonne expérience jeune. Même le fait d’être re-exposé maintenant, par exemple sur le bouyon ça m’a permis de prendre du recul très vite. C’était chill parce que j’avais déjà été exposé à des commentaires négatifs. Donc vraiment, c’est cool d’avoir vécu ça.

C’est quoi ton processus artistique ? T’arrives au studio, ça se passe comment ?

Je fais vraiment au feeling, en fonction de comment la prod me parle. J’essaye de raconter un peu mon quotidien, ce que je vis, comment j’analyse ce que je vois sur Internet. J’essaye de mettre des mots dessus, de manière un peu drôle, de temps en temps. Un peu moins quand je vis des trucs plus personnels. Par exemple j’avais fait un son qui s’appelait “31 décembre 2023” parce que j’avais vu une maman se suicider devant moi sur le quai d’un RER, et le lendemain j’avais écrit la scène. C’est hyper cliché de dire ça mais le rap ça me sert d’exutoire. Vraiment, tout ce que je vois dans ma vie, ça me permet quand j’arrive ici de le dire à ma façon.

T’écris au stud ? 

Des fois je peux écrire chez moi, dans les transports, je peux écrire deux trois phrases, arriver au studio compléter, faire un son entier au studio directement. Franchement ça dépend, j’ai vraiment pas de règles là-dessus.

Tu es jeune, est-ce que tu penses que tes influences, tes lyrics, la manière dont tu fais les choses, est-ce qu’on pourrait dire que tu es un peu un produit de ta génération ? L’influence internet, les refs…

Ouais, de ouf. C’est comment moi j’analyse ce qui se passe autour de moi. Dans les relations amicales, amoureuses, comment les gens se comportent entre eux. Le reflet que les gens ont dans la vraie vie par rapport à ce qu’il y a sur internet. Internet c’est une grande part de notre vie, parce qu’on ne va pas se mentir on passe beaucoup de temps dessus et des fois limite on oublie que c’est des humains qui parlent, qu’on croise dans la vraie vie tous les jours et qui se comportent pas comme quand on les croise. Puis en fait, on est dans une génération et une époque très frustrées. Je pense que les gens sont tous frustrés. Les gens galèrent, ils n’ont pas d’argent. Après ça a toujours été le cas. Mais là, maintenant, les gens ont un truc pour l’évacuer. Là où je pense que ce n’était pas le cas dans les époques de nos darons, beaucoup moins en tout cas. Maintenant, les gens qui sont frustrés, ils rentrent le soir, ils crachent leur haine sur tout ce qu’ils voient. Pas forcément des gens qu’ils n’aiment pas. Même sur des gens qu’ils aiment bien, le jour où ils vont faire un truc chelou selon eux, ils vont lui dire, ils vont faire des pavés. D’un côté, c’est bien, par exemple, quand on fait de la musique, on ne le fait pas que pour avoir des avis positifs. Et par exemple, quand tu fais un buzz ou quoi, le fait qu’il y ait des avis négatifs, toi ça te sert aussi, parce que du coup, ça fait parler de toi. Il y a des gens qui vont forcément aimer, mais tu ne peux pas être aimé de tout le monde. Je pense que c’est un piège d’être aimé de tout le monde. Je pense qu’il y a très peu d’artistes où c’est le cas.

Tu penses qu’on est dans une époque où les gens vivent beaucoup de relations parasociales avec les gens sur Internet, etc. 

Bien sûr. Les artistes en jouent aussi. C’est quand même fou de pouvoir écouter un mec et lui envoyer un message dans la seconde. Et s’il est de bonne humeur et qu’il voit ton message, il va te répondre. Moi j’en suis encore à un stade où je peux lire les messages qu’on m’envoie. Quand je n’ai pas envie de répondre, je ne réponds pas. Mais si j’ai envie de répondre, un mec qui m’envoie de la force, je le fais au maximum. Je trouve ça cool, c’est un outil de fidélisation de ouf. Parce qu’un mec qui te découvre à minuit sur Spotify, qui t’envoie un message et tu lui réponds dans la nuit, il se dit « Ah ouais, putain, je lui ai envoyé un message, il m’a répondu. » C’est de la logique. Pour moi, c’est du bon sens. 

Tu te places comment par rapport à ta communauté, à ton auditoire ?

Ça j’avoue que moi, je ne suis pas hyper à l’aise avec ce truc-là, faire des stories où je parle, où je raconte ma vie. Je devrais même le faire plus. À ma sauce, c’est l’histoire de toute ma vie de réussir à parler aux gens. Pour moi, mon taf je le fais dans le son. Une fois que j’ai sorti mon projet, je fais des clips. C’est ça mon travail de rappeur. Pour moi, c’est tellement un autre exercice de parler avec une communauté, répondre à des questions en story, même faire des directs. Les gens autour de moi me le disent. Faire des TikTok avant j’aimais pas du tout, après j’ai pris un peu le pli pour m’adapter à cette époque. Mais même encore aujourd’hui je suis en mode si je pouvais éviter et trouver une autre stratégie de communication, ce serait encore mieux. C’est pas ce que je kiffe faire en tout cas. Vendre ma musique c’est pas un exercice facile. C’est juste mon rapport aux réseaux sociaux, je ne me suis jamais forcé à faire une story. Je dis déjà tout dans mes textes. Mais y’a 1000 rappeurs qui sortent un truc cette semaine, il faut qu’on te voit. Ça fait gamberger, peut-être là il faudrait que je fasse un petit TikTok… Alors qu’en vrai, la musique, si elle doit parler elle parlera. C’est le principe que si ça doit péter, ça pètera. PNL en vrai c’est ça qui reste aujourd’hui c’est pas leur story ou leur photo je sais pas quoi, c’est leur musique. Après tu vois par exemple le fait de faire un TikTok avec deux potes à moi pour le bouyon, ça a fait péter le truc. Donc en vrai, ça me fait mentir aussi. Je veux dire, c’est horrible mais il faut juste le faire à sa manière. 

On t’a un peu classé comme un artiste “pour les meufs du 16”, comme Romsii. Tu penses quoi de la comparaison ?

Pour tous ces trucs des gens qui te mettent dans des cases de qui t’es et tout moi je m’en fiche un peu. Tant qu’il y a des gens qui m’écoutent, je vais pas commencer à me dire je veux que ces gens là m’écoutent mais pas eux. La musique touche qui ça doit toucher, si c’est des gens du 16 c’est des gens du 16. Un mec que t’aimes pas, tu ne vas pas l’écouter. Mais après pour la question du classement de l’artiste du 16, c’était temporaire. C’est arrivé au moment de la trend en y repensant et on ne me l’as plus jamais ressorti depuis.

Justement, tu l’as mentionné plusieurs fois, dans ta discographie, tu as déjà quelques sons qui ont touché un public plus large que ton auditoire de base. Comme Dans ma poche, qui a fait un petit passage remarqué sur TikTok…Et comment toi t’as vécu cette explosion de ce son-là en particulier et surtout tous les débats qui se sont suivis derrière,. Comment t’as vécu tout ça ? J’avoue que quand je poste le TikTok et que ça part en mode bouyon du 16, je me dis putain, Je me suis dit, dans quoi je me suis embarqué.

Je ne l’ai tellement pas réfléchi pour que ça pète à ce point. Mon projet était quasiment fini. Et à quelques semaines de ça, il y a le producteur Worms qui m’envoie un pack de prods et il y a un bouyon dedans. Moi, je ne lui avais rien demandé. Je ne lui avais pas dit un type de prod à m’envoyer. La prod elle me parle et je me suis dit, vas-y, let’s go. Je ne me suis pas trop posé de questions. J’ai pas mal de gens autour de moi qui ont écouté le son, qui ont validé. Je me suis dit si eux ils valident c’est bon tu vois. Donc après oui évidemment un blanc sur un bouyon qui arrive comme ça où ça n’a pas trop été fait bien sûr qu’il y a un temps dans ma tête où je me disais ça peut faire parler pas que dans le bon sens. Au final au début je fais des TikTok tout seul, le truc ne pète pas tant que ça. Je rajoute deux potes à moi qui sont super jolies à côté c’est ça qui a fait péter le truc en fait. Il y avait 200-300 vidéos de plein de gens différents qui dansaient dessus. C’est devenu une trend en fait. Tout le monde danse dessus, le son est passé en boîte. J’ai appelé ma mère carrément !

Je voulais revenir à ta connexion et ta relation avec 2Cheese qui ta vraisemblablement beaucoup apporté

2Cheese c’est vraiment la personne qui m’a chauffé à venir ici déjà. C’est mon frère aujourd’hui, on a monté un label ensemble. On a construit ça ensemble et le fait qu’il ait cette expérience ça m’a permis aussi, quand on est rentré dans des trucs plus sérieux d’aller dans le bon sens. Lui, il est passé par des moments plus « sombres » dans la musique, avec des gens moins bien intentionnés. Et le fait qu’il ait fait toutes ces années avant moi dans ces milieux plus pros, quand je suis arrivé, j’étais déjà archi bien entouré. Parce que d’avoir mon frère du quotidien, de la vraie vie, avec qui j’avance dans la musique, qui sait où il faut aller, où il ne faut pas aller, c’était un vrai plus.

Vous vous êtes connus comment avec Cheese ? 

Avec Cheese on s’est rencontré dans une émission Twitch où on devait rapper. Il y a environ 4 ans. Et depuis on ne s’est jamais lâché. Et dès que je l’ai rencontré, il a commencé à me faire venir chez lui les week-ends, rencontrer des gens, sortir avec lui, à un moment il m’a dit, bah gros, viens habiter là. Et voilà, maintenant je suis là depuis 3 ans. Il y a une partie de tout ça qui est vraiment grâce à lui, c’est le premier à me pousser, quand je suis arrivé là il faisait écouter mes sons aux gens avant même de faire écouter les siens. Dès qu’il arrivait quelque part il me présentait et du coup il me mettait à l’aise partout. J’oublierai jamais ça. C’est vraiment un gars qui m’a poussé au plus haut point. Surtout que le milieu ici c’est un truc de fou. En une soirée, il t’arrive plus de trucs qu’en quatre ans là-bas. C’est complètement dingue en termes de rencontres, de comment ça accélère le processus créatif. J’ai l’impression que je suis devenu quelqu’un d’autre. Parce que là-bas les gens sont beaucoup plus fermés d’esprit, quand je dis là-bas c’est n’importe quelle ville de province. Beaucoup plus fermés d’esprit, surtout sur les sujets créatifs, il y a moins de portes, moins de lieux où s’exprimer. Et quand tu viens ici en fait t’as le choix de qui t’as envie vraiment d’être. Alors que là-bas c’est des villes où tu restes avec ceux avec qui t’as grandi, y’a des gens que t’aimes dans tout ça, mais t’as pas choisi. 

L’actu récente à ton sujet, c’est la sortie de ton projet : « Seulement » le 29 mai dernier… En quoi celui-ci diffère des anciens projets ?

Je dirais qu’il diffère surtout au sujet de l’organisation. C’est le projet qui m’a demandé le plus de temps et de réflexions sur ces 2 dernières années. J’ai choisi les 14 meilleurs morceaux sur une trentaine que j’avais de côté pour faire Seulement. C’est pour ça que j’ai pris le temps de sortir 2 EP avant la mixtape : « Avant Seulement pt.1&2« . Pour moi même si la mixtape était prête ça me tenait à cœur de ne pas jeter les autres morceaux qui avaient tous un délire. Et pour « Seulement » j’aurais presque pu dire que c’est un album au vu de la façon dont on a travaillé l’ordre de la tracklist et des sujets que j’aborde. C’était vraiment pas juste une compilation de morceaux choisis au hasard.

Il est sorti il y a déjà quelques mois donc ma question est pas forcément pertinente mais je voulais savoir pourquoi avoir dévoilé ce projet à cette période (fin mai) ?

C’était la suite logique pour moi. Il n’y avait pas de grande réflexion autour de la date de sortie de ce projet, à part le fait qu’on voulait laisser les 2 EP d’avant vivre un peu puis présenter le premier single de « Seulement« .

Est-ce que tu sens que ton écriture détaillée et immersive fait ta force ? Qu’est-ce qui t’aide concrètement à écrire avec autant de précision ?

Merci du compliment déjà ! Et en vrai, je pense que c’est le fait d’aller au plus simple en termes d’images quand j’écris. J’essaye vraiment d’être le plus instinctif possible, sans trop tourner autour du pot. Sinon oui, je pense qu’elle fait ma force ! J’essaye d’imager simplement ce que je vis au quotidien, et je suis content des retours que j’ai à ce sujet-là. Quand les gens me parlent de ma musique, c’est ce qui revient le plus, en vrai.

Au sein de la mixtape on retrouve un son avec l’artiste lillois Jaymee, comment s’est faite la connexion ?

Alors on s’est échangé quelques messages sur Insta, on kiffait mutuellement ce que l’autre faisait. Puis Jaymee est monté sur Paris et on a fait le son direct en studio avec Kazh et Strike, qui nous ont fait une prod de fou et le rendu était vraiment cool. En plus d’être chaud, c’est vraiment un gars super gentil !

Est-ce que tu as le sentiment d’avoir passé une étape dans ta carrière suite à la sortie de « Seulement », que ce soit les retours des fans, des critiques, des chiffres etc ?

En vrai ouais, ça m’a confirmé le fait que je suis capable de faire un projet plus long tout en amenant différentes histoires et sonorités, sans me perdre dans ce que j’aime faire. Après, je sais pas de quelles étapes tu parles exactement mais en tout cas d’un point de vue personnel je suis content de ce que ce projet m’a appris en termes de réflexion pour la suite.

ARTR, merci pour ces réponses, je finirais mon interview par deux questions concernant la scène…Toi, quand tu as rencontré ton public au concert, à La Boule Noire, tu les as sentis comment ?

Franchement, gros moment. C’était la première fois que je faisais une scène solo, hors co-plateau. Arriver sur scène et voir 160-180 personnes qui sont là pour toi, qui connaissent les sons, qui sautaient dessus… c’est complètement dingue. C’est une sensation de ouf.

T’as envie de rencontrer ton public et de partager les sons de « Seulement » sur scène ?

Oui, dès que possible. Mais on attend le bon moment, parce que là je ne suis pas encore à un stade où je pense qu’il y a assez d’attente pour que je puisse remplir de grosses salles donc on attend le bon moment, tout simplement. Mais c’est clairement mon objectif, je kiffe trop la scène. C’est l’explosion de tes sons. Vu que je rappe calme quand j’écris les sons, arriver devant le public et les rapper, les chanter quand il y a de l’autotune… c’est se donner. Tu sors en sueur, les gens sont contents, tes proches kiffent. C’est un moment de bonheur les concerts. Même si je stresse avant. Une fois que t’es dedans et une fois que tu sors, tu sais pourquoi tu fais tout ça. C’est un boost énorme.

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