À quelques heures de la sortie de son premier album Escalade, sorti le 20 février dernier, on a échangé avec Chico Montana. L’occasion de revenir sur sa carrière et l’évolution de sa musique.

Greg : Salut Chico, j’ai prévu l’interview en trois temps. D’abord on va parler de tes premiers rapports avec la musique, notamment de l’époque Montana Squad. Après on va aborder la période qui a suivi ; un peu plus creuse ; où tu as pu développer ton identité vocale et artistique. Et en dernière partie on se concentrera sur ton premier album ESCALADE. Ça te va ?
Chico Montana : Vas-y c’est carré.
PARTIE 1 : DÉBUT D’EXPÉDITION
G : Est-ce que tu peux me parler un peu de ton premier rapport à la musique ? Comment tout a commencé pour toi ?
CM : En vrai mon premier rapport, je vais dire que c’est la première fois que je regarde le clip de 50 Cent… In Da Club. Je me rappelle je regardais ça avec mes grands cousins.
G : In Da Club ! Tu commences fort.
CM : Quand j’ai écouté ça, je me suis dit « je vais faire la même chose ». Bonnet à l’envers, truc, bandeau…
G : Ça t’a matrixé ! Et toute cette scène gangsta américaine des années 2000, c’est ça qui t’a mis dedans ?
CM : En vrai, moi je suis très petit quand j’écoute ça. Ça veut dire que je suis même pas dans une phase où je me dis « ouais là je suis en mode gangster ». Je kiffe juste, tu vois ? C’est la musique qui passe à la télé. J’accroche plus pour le rap. Mais In Da Club, c’est vraiment la première track de rap qui m’a vraiment bien pris.
G : Tu viens d’une petite ville belge qui s’appelle Verviers. Est-ce que tu peux me décrire un peu cette ville ?
CM : Pour moi, cette ville il y fait tout le temps noir. C’est une ville très sombre. Il y a eu des inondations y a pas longtemps… ça te donne un peu une idée quand tu vois ça. C’est reculé de tout en vrai de vrai. Les gens sont pas spécialement ouverts d’esprit, mais il y en a.
G : Quand t’as commencé la musique, c’était galère de trouver des gens avec qui rapper ? Des passionnés de la même culture que toi ?
CM : Moi je me vois direct comme un leader. Ça veut dire que les gens à Verviers qui veulent rapper, ils doivent traîner avec moi tu vois ? J’avais de la chance d’avoir des cousins en France, j’allais déjà en France, j’avais déjà un pied dedans depuis très petit. Donc c’était naturel chez moi.
G : Tu commences jeune du coup, vers quel âge ?
CM : Franchement je rappe vers 12 ans, mais on reprenait des textes de rappeurs. Après plus je grandis, je commence à écouter vraiment du rap français. Vers 12-13 ans : je me prends Despo Rutti. Arrêter de Despo Rutti, je crois que c’est la première track qui m’a mis une grosse baffe. Là j’ai commencé à découvrir le rap français à fond : Nessbeal, Seth Gueko… C’était toujours du rap français très sombre. Il fallait que ce soit du ghetto, des trucs bien ghetto (rires).
G : Par rapport à Verviers, quelle influence la ville a eu sur ta musique ?
CM : L’influence… c’est tout ce qui m’entourait. Le fait de venir de cette ville et de vouloir atteindre les étoiles.
G : Il y a un autre Montana qui a réussi à atteindre les étoiles en partant de Verviers, c’est Green Montana.
CM : Exactement, le blaze « Montana », il est là-dedans. C’est ce mental. On est peu à Verviers à avoir cette mentalité, mais il y en a. Sa réussite, c’est la mienne aussi. C’est gravir sa montagne. Montana c’est l’état d’esprit : avoir les mains dans la merde, mais elles sont faites pour l’or.
G : Peux-tu me raconter les débuts du Montana Squad ?
CM : Y’a pas spécialement de Montana Squad. Après oui, ça a été poussé un peu, mais c’est plus un collectif. On était trois : Green Montana, Avery Montana et moi. À l’époque on était un peu en mode « ASAP Mob ». On était la clique de Verviers, les trois grosses têtes du rap de Verviers. On faisait nos trucs ensemble.
G : Vous avez fait des projets ensemble ?
CM : On a tout fait. Déjà avec mon ancien duo CYPH3R, je rappais déjà avec Avery Montana justement. On était tout le temps ensemble, on a fait nos débuts de rêve ensemble. Une bande de potes qui ont juste des rêves. On assistait chacun à nos sessions pour s’amener le plus haut possible.
G : Aujourd’hui vous vous êtes un peu perdus de vue ?
CM : Aujourd’hui chacun suit sa route. Y a pas de galère entre nous.
G : Est-ce qu’on pourrait vous revoir un jour sur un morceau ? Parce que je suis un grand fan de Green et de ta musique donc ça me ferait kiffer.
CM : Bah tu lui demanderas alors ! À l’occasion (rires).
Montana c’est l’état d’esprit : avoir les mains dans la merde, mais elles sont faites pour l’or.
G : Au niveau de tes collaborations, t’as un feat avec Hamza. Tu peux nous raconter ?
CM : C’était à l’époque quand j’étais encore avec mon duo CYPH3R. On était signés chez XIII Records. Ils s’occupaient aussi d’Hamza. Hamza passait au studio, il écoutait nos sons, il kiffait. Ça s’est fait naturellement. Il a entendu un refrain, il a demandé s’il pouvait poser. Enfin, il a juste dit que ça l’inspirait, et quelqu’un lui a dit « bah pose alors ». Ça s’est fait comme ça. Y a un titre qui est sorti : CYPH3R feat. Hamza – Six.
G : Parle nous de Isha, est-ce qu’il a joué un rôle dans ta carrière ?
CM : Isha, c’est la première personne de Bruxelles à nous avoir fait venir dans des studios. C’était l’époque du Montana Squad, mais là il a fait venir moi et Green.
G : Il vous a pris sous son aile ?
C : En vrai il avait sa carrière aussi. Il nous a pas vraiment « pris sous son aile », mais il nous a aidé un petit peu, à trouver des studios ou débloquer des prods. À l’époque on travaillait sur des type beats. Il nous a donné accès à des prods, plein de trucs.
G : Mon collègue belge (S/O Adan) me disait qu’Isha avait une place centrale pour aider les artistes en Belgique, un peu à la manière d’un Booba à une époque. T’es d’accord ?
CM : Je pourrais pas te dire exactement. Mais c’est un de ceux qui tendent la main aux jeunes. Il a fait un studio accessible pour les gens qui n’arrivaient pas à en trouver. Il aide, oui. Il plug un peu.
PARTIE 2 : CAMP DE BASE
G : On va aborder la période un peu plus creuse de ta carrière. Tu voyais les autres monter (Green, Hamza) alors que tu stagnais davantage. Comment tu l’as vécu ? T’as continué le son ?
CM : En vrai, franchement, je calculais plus trop. Mais je continuais quand même parce que je suis un passionné, donc j’enregistre tout le temps, mais je prenais plus trop ça au sérieux. Jusqu’à ce qu’un de mes gars soit chaud de se lancer avec moi. Il m’a dit qu’il était toujours déterminé et qu’il y avait moyen de faire un truc.
G : Du coup, t’es reparti dans un groupe ?
CM : Non, après j’étais tout seul. Lui il a arrêté de rapper, donc je me suis retrouvé tout seul. Là j’étais vraiment confronté à moi-même.

G : Cette période t’a permis de faire évoluer ta musique ou t’as pris du temps pour toi ?
CM : Plus pour faire évoluer ma musique. Le temps pour moi, je l’ai même pas pris. J’ai toujours été dans des groupes, j’ai jamais été vraiment tout seul. En groupe, tu peux moins exprimer tout ce que t’as envie, ta patte artistique. J’avais besoin de ce truc-là pour me retrouver musicalement. À force de travailler avec des gens, chacun a des avis. Tu les écoutes, mais au final la personne qui peut le mieux savoir ce qui est bien pour toi, c’est que toi. J’avais besoin de me reconcentrer sur moi-même. `
G : Ça a duré combien de temps cette période ?
CM : 2-3 ans. De 2021-2022 jusqu’à 2024. C’était pas si long, mais c’était un temps dont j’avais besoin. D’où la phrase « j’ai fait plus de 100 000 répétitions » dans l’intro du projet. Je suis passé dans la salle du temps, j’ai fait mes gammes, et là je suis prêt.
G : Jass, un de tes beatmakers, me disait que t’avais mis du temps à trouver ta couleur artistique et que tu rappais dans un style totalement différent avant. Tu estimes t’être trouvé aujourd’hui ?
CM : Ouais, aujourd’hui j’estime que je me suis trouvé totalement. Avant, je rappais pas de cette façon… enfin si, mais je la cachais en vrai. J’étais gêné de rapper de cette façon. C’est bizarre.
G : Je trouve ta manière de rapper très personnelle. C’est très brut, mais tu mumble (marmonne) un peu. On sent que ça vient du cœur et que tu cherches pas à mettre des artifices ou une esthétique forcée.
CM : C’est très bien dit frérot !
À force de travailler avec des gens, chacun a des avis. Tu les écoutes, mais au final la personne qui peut le mieux savoir ce qui est bien pour toi, c’est que toi. J’avais besoin de me reconcentrer sur moi-même. `
G : Sur le projet t’es entouré de producteurs renommés (Ponko, Prinzly, Le Chroniqueur Sale). C’est rarement un hasard. Est-ce que leur rencontre a fait évoluer ta musique ?
CM : Je pense que ma rencontre avec eux a fait évoluer ma musique. Prinzly et Ponko, c’était ponctuel comme on était signés dans le label d’Hamza. Mais le beatmaker qui m’a fait un déclic, c’est Le Chroniqueur Sale. C’est la première personne qui est venue me trouver et m’a dit « Hé gros, en vrai c’est chaud là ».
G : Il t’a trouvé lui-même ?
CM : De lui-même. Il m’a découvert sur les réseaux, j’avais balancé deux-trois singles. On travaille toujours ensemble, il aide.

G : T’es passé au Planète Rap de BB Jacques y’a pas longtemps et je voyais Tom Decoster… il est aussi derrière toi ? C’est un DA chez Sony (RCA). Est-ce que les maisons de disques t’ont approché ?
CM : Franchement là j’ai encore rien entendu, mais de toute façon c’est pas le but ultime de signer là pour le moment. J’ai envie de rester en indépendant peut-être. J’aimerais bien déjà balancer mon premier projet en indé.
G : L’adage : « C’est un marathon, pas un sprint », ça te parle particulièrement ?
CM : De ouf.
PARTIE 3 : L’ASCENSION
G : Parlons du projet. Il s’appelle Escalade. C’est quoi l’idée ?
CM : Escalade simplement, c’est l’histoire d’un gars qui vient d’en bas et qui veut monter très haut. L’outil, c’est le travail, les 10 000 heures, les 100 000 répétitions. C’est ça.
G : À ta release party, on parlait du fait que tu arrivais avec 14 titres, sans compromis. Je t’ai dit que c’était ambitieux, tu m’as répondu : « on va les éduquer ». Expliques moi cette vision.
CM : « Les éduquer », c’est imposer un truc. On arrive, on impose quelque chose et on suit pas la tendance. On l’a jamais suivie. On arrive, on impose des choses et ils vont comprendre même si ça va prendre du temps. C’est pour ça que c’est un marathon.
G : Tu n’as pas fait de single plus « commercial » pour vendre le projet ?
CM : Surtout pas. Moi quand je fais du son, il faut que je me fasse kiffer. Parfois les sons que je fais ont un rapport avec ce que j’écoute.
G : T’écoutes quoi justement ?
CM : C’est varié : Rosalia, Fred again, Schoolboy Q, Drake, Kendrick… c’est varié.
G : Je kiffe Rosalia en ce moment, c’est trop chaud. Elle a la particularité de mélanger beaucoup de styles dans sa musique. Mélanger les styles dans sa musique, c’est l’avenir du rap ?
CM : J’ai l’impression que c’est ce qui est en train de se passer. On le vit. Sur des Ino Casablanca ou des Theodora, on voit les chiffres. C’est totalement différent de ce que les plus gros artistes font, mais ça fait quasiment les mêmes chiffres.
G : C’est une vision de la musique à laquelle tu adhères ?
CM : Totalement ! Aucune frontière, pas de limites ou de barrières. Rien.
G : Parle-moi de Jass. Qui est-il pour toi ?
CM : Jass ! Lui c’est mon poulain. Personne le connaît encore, il fait des prods de malade. Pendant la période creuse, je n’avais plus de prods. Vu que j’étais tout seul, j’étais condamné à moi-même. Jass m’a envoyé des prods. On a fait des sessions, des sessions, je l’ai usé. À un moment donné, il a pris un niveau… c’est une machine. On a travaillé, travaillé, et là on est prêts à tout casser.

G : T’es dans quel état d’esprit avant la sortie ?
CM : Je suis en feu. J’ai hâte gros. C’est mon premier projet, mais ça fait longtemps que je suis dans la musique entre guillemets. Donc c’est mon premier accomplissement un peu.
G : Tes visuels sont particuliers. Simples mais avec une identité forte. Des inspirations ?
CM : Franchement y’en a beaucoup : Don Toliver, Yeat, Kendrick… Et les gars qui font mes clips sont des machines, ils sont pleins de rêves. En ce moment je suis dans la période noir et blanc, vision nocturne.
G : Tu comptes ouvrir un peu plus ta musique plus tard pour élargir ton public ou tu vas « les éduquer » ?
CM : On va les éduquer, mais y a plusieurs étapes. Là c’est l’étape où je me montrais pas trop parce que ça va avec mon mode de vie : je suis en mode capuché, je suis dans ma période « toxique ». La deuxième étape sera plus ouverte. Escalade c’est que le premier pas.

G : On va avoir la chance de te voir sur scène ?
CM : J’espère franchement. Je balance le projet aussi pour que les sons vivent. Une fois que c’est bon, je suis prêt à aller sur scène et défendre le projet.
G : Un dernier message ou des personnes à remercier ?
CM : Je remercie toute mon équipe, tous les gens qui mettent l’énergie sur ce projet. Ça a été beaucoup de travail et beaucoup de sacrifices même si ça en a pas l’air.
G : Merci beaucoup Chico. J’ai kiffé tes réponses.
CM : Ça fait plaisir. On a bien tout abordé je crois. Plus qu’une chose à dire : STREAMEZ ESCALADE À FOND !!!!