Il y a des clips qui se regardent et d’autres qui se traversent comme l’on traverserait un rêve électrique, une dystopie douce-amère. Celui-ci appartient à la seconde catégorie : il raconte sans dire, il crie en silence. A travers une mise en scène stylisée parfois à l’extrême, il tisse une toile faite d’or, de désir et de solitude. Là où le rap se fait image, où les corps deviennent langage et les billets des symboles, l’esthétique devient message. L’argent, le pouvoir, le genre et la liberté s’y percutent dans un ballet de rock sensuel, satirique et dénonciateur.

Un univers visuel incandescent
Le bleu électrique y est omniprésent — couleur de l’introspection, de la tempête intérieure, de l’énergie créative. Il habille les scènes comme une brume froide qui électrise les regards. A chaque plan, des contrastes percutants : jaune éclatant des véhicules, tenues désinvoltes, fashionisées avec une touche de rock — les matières sont de cuir, de fourrure, des textures qui marquent le symbole de la liberté, des codes renversés. L’image n’illustre pas, elle impulse. Elle évoque un monde où chaque couleur est une émotion, où chaque visage transporte un message et où chaque gestuelle délivre un sentiment. Les femmes — les tueuses, dansent parmi les billets virevoltants comme des déesses désabusées, dans un temple capitaliste en ruine. Rien n’est laissé au hasard, tout vibre.
Femmes tueuses et féminité affranchie
Elles sont omniprésentes, elles sont captivantes, elles ensorcèlent — et elles ont soif de vengeance. Leur violence, stylisée et chorégraphiée, semble plus symbolique que réaliste : elle affirme une féminité affranchie, audacieuse et presque vengeresse. Ces femmes n’imitent pas les codes virils, elles les retournent, les déforment. Elles sont séduisantes, jamais soumises — elles séduisent sans jamais s’abaisser.
La scène de la moto, particulièrement forte vient appuyer cette analyse : J9ueve en conducteur, presque en retrait, tandis qu’une femme est assise devant lui, le regardant parler sans dire un mot, à moitié à l’écoute, à moitié imperturbable, le regard perçant, comme si celle-ci réfléchissait à sa prochaine victime.
Ce renversement des places traditionnelles — l’homme en retrait, la femme en avant, déconstruit l’imagerie classique de la virilité motarde, souvent glorifiée dans le rap. Ici, c’est elle qui rayonne, qui en impose, qui séduit l’attention du lecteur. La scène déborde de tension douce, leurs corps se frôlent sans se posséder, la proximité devient langage, la sensualité ne tourne pas au vulgaire, elle ne s’expose pas de manière brutale mais dans un équilibre, une confiance et un respect presque mystique. Ce n’est pas la possession qui est érotique ici mais l’abandon du contrôle.

L’argent, le pouvoir et la solitude
L’argent est systématique dans le clip. Il jaillit à la place du sang, il tombe du ciel, rempli le sac de J9, se faufile dans les poches des femmes. Mais cette omniprésence, bien qu’elle semble glorifiée est en réalité un poison, elle obsède, suscite le désir et, est le mobile de tout crime, une représentation assez réaliste de notre société où l’argent est au centre de toute motivation. Il devient une fuite en avant, un engrenage où tout se monnaye — les relations, les corps, la vie même.
C’est dans ce décor saturé que surgit le sphynx, race de chat connu pour être sans poil, étrange et sacré, il traverse le clip dans une présence presque spectrale. Animal rare, souvent associé à l’intelligence et à l’indépendance, il semble tout voir, sans jamais participer. Sa nudité le rend vulnérable, presque humain. Il est l’inverse du bling : il n’a rien à cacher, il n’a rien à vendre. Il est la vérité nue dans un monde d’apparences. Son regard fixe et tranquille interroge le spectateur : que reste-t-il quand on enlève tous les artifices ?
Et puis il y a l’arbre sec, nu, figé dans un paysage désertique. Il devient l’image la plus forte du clip : celle de la solitude ultime. J9ueve est assis, à ses pieds le sac de luxe remplit de billets posé à ses côtés. Et pourtant, l’arbre ne regarde rien, il ne possède rien, lui pourtant symbole traditionnel de la vie et de la croissance est ici un squelette : plus rien ne croît. L’argent n’a pas arrosé la terre, il l’a asseché. Cette scène vient donc clore l’illusion : le pouvoir, le luxe, la domination — tout cela mène à une sécheresse intérieure.
Ces deux figures muettes, l’arbre et le sphynx disent ce que les corps et les armes taisent : qu’au bout de la richesse effrénée, il ne reste que le vide.

Une satire visuelle ?
En exagérant les codes du rap et de la pop (bling-bling, violence, domination), le clip semble tendre vers la satire. Tout est poussé à l’extrême : les looks, les poses, les attitudes. Ce jeu d’exagération interroge les stéréotypes qu’il représente : cherche-t-il à les déconstruire ? Les femmes armées et stylisées deviennent un symbole de liberté féminine tandis que le contraste entre force et vulnérabilité brouille les repères habituels du genre. Autre point tout aussi intéressant lié à cette satire visuelle : J9ueve qui est le rappeur n’est pas mis en avant comme l’artiste l’est dans la plupart de ses clips, non, lui est simple narrateur, faisant des apparitions moins pertinentes que ces 3 protagonistes qui occupent toute la place à elles seules, encore une analyse démontrant que 17 Teudy est un clip qui se veut différent, moqueur, qui joue avec les codes tout en les critiquant.
Beauté armée, solitude dorée
A travers son esthétique léchée, ses contrastes visuels forts et ses personnages ambivalents, ce clip dépasse le cadre du simple divertissement. Il propose une vision du monde où l’argent gouverne tout, où la féminité s’empare des codes de puissance, et où la solitude peut exister même au sommet. En s’appuyant sur les outils du clip de rap il en fait une critique par l’exagération, une provocation qui pousse à réfléchir. Une oeuvre qui prouve que, parfois, l’image peut dire autant que les paroles.