Sombre Clair

« Est-ce que tu es heureux So ?

– Ouais j’suis heureux »

C’est sans doute la meilleure manière d’introduire Offshore au public.

La question apparaît dans le documentaire qui retrace la création du projet et la réponse, elle, résonne également dès les premières secondes de l’album comme un fil rouge tendu entre l’homme et l’artiste.

Partir sous le soleil corse en catamaran avec ses amis, embarquer les caméras et le matériel de production, y aménager un studio d’enregistrement et larguer l’ancre pour une virée de trois semaines en mer. Et si ce n’était pas ça le bonheur ?

C’est en tout cas ce que semble nous souffler le documentaire.

Les spectateurs embarquent avec l’équipe, observent l’album prendre forme au fil des jours : des enregistrements en cabine à la réalisation de clip en passant par des sessions face caméra où So nous livre son envie de grimper toujours plus haut, de changement et de se montrer au monde. Une prise de parole loin d’être anodine pour un artiste qui a longtemps cultivé la discrétion.

“Au-delà de ce projet, une histoire ça se fait pas seul dans la musique”

Ce qui rend cette phrase aussi forte, c’est le fait qu’elle résume parfaitement l’atmosphère d’Offshore. Si So en est naturellement le point de départ, il n’en est jamais l’unique sujet. Chacun trouve sa place dans le récit : artistes, producteurs, ingénieurs du son ou membres de l’entourage, tous participent à leur manière à cette traversée collective et humaine. Et, à une époque où les artistes dits “de l’ombre”, ne se voient pas offrir assez de reconnaissance, c’est un plaisir de les voir mis à l’honneur !

À travers eux, le documentaire cherche autant à dévoiler la création d’un album que les personnalités qui la rendent possible : les moments de folie côtoient les instants plus calmes et les plaisanteries répondent aux discussions plus profondes. En réalité, Offshore n’est pas seulement un projet musical, il rappelle qu’un album ne naît jamais seul.

Mais au milieu de cette odyssée, le film nous raconte aussi quelque chose de plus intime : en acceptant de se raconter face caméra, So la lune franchit une étape que lui-même et son entourage évoquent : sortir du mutisme. En effet, l’artiste dit lui-même que l’idée du documentaire était impressionnante à première vue : “faut que je m’entraîne à comment je vais être”. On le sent, derrière cette remarque, se cache toute la difficulté de l’exercice pour un artiste qui a longtemps préféré s’exprimer à travers sa musique. 

Plutôt que de s’entraîner à être ce qu’il pense être le mieux pour les caméras, l’artiste fait le choix de la spontanéité, oubliant le dispositif pour simplement être lui-même. C’est précisément dans cette sincérité que le projet trouve sa force.

“J’ai l’impression que je suis en mission, une mission sans fin”

En prononçant cette phrase, So nous fait comprendre que sa quête est bien loin d’être terminée, que malgré ses accomplissements, il lui reste encore des échelons à gravir, de l’expérience à acquérir. Pourtant, les raisons de se satisfaire ne manquent pas. Six ans après la sortie de Billy, le morceau qui l’a révélé au grand public, So la lune nous présente Offshore, son projet le plus ambitieux à ce jour. Entre les salles remplies, un Zénith de Paris conquis en 2024, une première interview accordée à Mehdi Maïzi et même un titre partagé avec Ninho, l’artiste pourrait légitimement regarder le chemin parcouru.

Car derrière les paysages et l’aventure en mer, le documentaire pose finalement une question assez simple : à partir de quel moment s’autorise-t-on à profiter de ce que l’on a construit ? Une question qui résonne particulièrement chez un artiste qui se décrit lui-même comme étant en mission permanente. Tout au long du film, So évoque les objectifs qu’il lui reste à accomplir, les étapes à franchir et laisse apparaître cette envie constante de toujours aller plus loin, préparer le prochain morceau. C’est comme si l’horizon reculait sans cesse à mesure qu’il avançait. Dans ce contexte, la notion même de satisfaction semble toujours repoussée à plus tard. 

Pourtant, au fil des images une autre idée se dessine : celle d’une paix qui ne se trouve pas au bout du voyage mais dans le voyage lui-même.

“Quand est ce que je vais kiffer ? Je crois que je kiffe là”

Lorsqu’Alexis lui demande finalement quand est-ce qu’il compte “kiffer” la réponse sonne comme une évidence : “je crois que je kiffe là”.

Et cette sensation ne s’arrête pas une fois les caméras éteintes. Elle se retrouve aussi dans l’album. Là où les précédents projets semblaient souvent habités par les failles et les blessures, l’album laisse davantage de place à l’évasion, au mouvement et à des émotions plus lumineuses. Comme si, pour la première fois, la mélancolie partageait la scène avec autre chose. “Belle”, en featuring avec Genezio, en est sans doute l’un des exemples les plus frappants. Le morceau dégage une légèreté presque inhabituelle dans la discographie de So et laisse entrevoir une facette plus solaire de son univers.

Ce qui est surtout remarquable, c’est que ce changement ne donne jamais l’impression d’effacer ce qui existait avant. Les failles sont toujours là. Elles font partie de l’ADN de l’artiste et continuent de traverser ses textes. Mais à l’écoute d’Offshore, on a parfois le sentiment que son regard s’est déplacé. Comme si l’album cherchait moins à rester au cœur de la blessure qu’à observer ce qu’il y a autour : les rencontres, les souvenirs, les paysages, le voyage. D’ailleurs, So La Lune explique lui-même avoir voulu créer des morceaux qui font voyager, affirmant que la mélancolie est un terrain qu’il maîtrise déjà. Et cela s’entend : les morceaux se font plus légers, ils voyagent et laissent entrer d’autres émotions.

C’est peut-être pour cette raison qu’Offshore résonne de manière aussi particulière. Non pas parce qu’il raconte un artiste transformé, mais parce qu’il montre un artiste en mouvement. Un artiste qui continue d’avancer avec ses doutes, ses ambitions et ses blessures, tout en s’autorisant enfin à regarder un peu plus loin qu’elles.

Au fond Offshore ne répond pas à toutes les questions. On ne sait pas où mènera cette nouvelle étape ni à quoi ressembleront ses projets futurs mais une chose est sûre : quelque chose s’est déplacé. La mission n’est pas finie, les blessures sont toujours présentes mais So nous montre qu’il est possible de lever les yeux, de regarder autour de soi, embrasser le moment présent et profiter de ce qui est déjà là : les amis, la musique, la mer, les souvenirs. Et lorsqu’il nous répond tout naturellement “Ouais j’suis heureux”, difficile de ne pas le croire.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires