Sombre Clair

Sadandsolo sort ce 26 juin un nouvel EP. Un projet à thème comme il aime le dire, avec pour nom : La Nuit des Loups. Sans aucun doute son projet le plus personnel depuis ses débuts dans la musique. Rencontre avec un artiste avec un grand A, qui fait de l’art le sens ultime de sa vie. 

Il y a des artistes qui font de la musique. Et puis il y a ceux pour qui ne pas en faire serait une forme de mort lente. Sadandsolo appartient clairement à la deuxième catégorie. Né en France, il est élevé entre le Bénin, le Mali, la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud, avant d’atterrir en Europe en 2012. D’abord la France pendant six ans, puis la Belgique et sa capitale Bruxelles depuis sept ans. Une vie de mouvement, de déracinements successifs, d’adaptations permanentes. Une existence qui aurait pu le broyer. Elle l’a plutôt construit, malgré quelques passages remplis de doutes. Quand on s’installe pour parler avec lui, on comprend rapidement que créer est ce qui dicte la vie de l’artiste de 29 ans. Le plus important est l’acte de création plutôt que de savoir si ce qu’on a fait va sortir. La Nuit des Loups, son nouvel EP, est l’aboutissement d’un an et demi de travail, de remises en question profondes, de choix artistiques assumés jusqu’au bout. Dix morceaux, pour près d’une centaine de maquettes présentes au fond de son PC.

La meute contre la machine

L’idée des loups ne tombe pas du ciel. Elle naît d’une conviction profonde, presque politique, sur l’état du monde. « Le projet parle de la lutte contre la domination des grands patrons, du rapport de force contre la logique qu’on nous impose. On nous laisse penser qu’on a le choix, mais on n’a pas vraiment le choix. L’idée c’était de montrer qu’on est une meute de loups, pour inverser ce rapport de force, qu’on peut se révolter pour changer la donne et dérégler la machine, rendre du pouvoir au peuple. » David contre Goliath, les classes populaires contre les puissants. Une métaphore que Sadandsolo développe, sans jamais la rendre trop explicite. Il aime les projets à thème, mais il déteste qu’on lui mâche le travail. « J’aime bien que ce soit subtil et qu’il y ait un peu un jeu de devinette. Il y a beaucoup de symboles et d‘éléments qui ne sont pas explicités très fort dans le projet, mais j’aime bien que si tu veux gamberger et tirer des fils, tu les trouves. » Cette subtilité se retrouve jusque dans les titres des morceaux. Plutôt que de chercher le mot-clé punchy, Sadandsolo a voulu des phrases courtes, extraites directement des textes.

La nuit des algorithmes

Impossible de parler de La Nuit des Loups sans parler du contexte dans lequel il sort. 2026, l’ère TikTok règne en maître sur la promotion musicale, et Sadandsolo n’en finit pas d’interroger cette réalité. Lui qui se définit comme un artiste pluridisciplinaire (il produit, compose, réalise ses clips, conçoit ses covers) se retrouve à devoir jouer un jeu qu’il ne comprend qu’à moitié. « TikTok a tout révolutionné. C’est compliqué de se placer. Trop de propositions, partage d’attention très différent. Tout est au même endroit : créateur de contenu, média, artiste ; tout le monde se bat sur le même espace d’attention. » Cet espace ultra concurrentiel, Sadandoslo l’analyse avec une grande lucidité. Mais cette même plateforme est, à ses yeux, « une machine à questionner, où on subit ce que les grandes entreprises nous dictent. » Un immense paradoxe qu’il n’essaie pas de résoudre, juste de vivre avec. « Si t’as pas une trend TikTok, tu fais rien en fait. » Ce qui l’anime vraiment, c’est l’idée d’expérience complète. Pas juste un son, pas juste un clip mais proposer aux auditeurs et aux curieux de vivre un véritable moment hors des algorithmes. En témoigne le clip de “Les oasis et les mirages” qui en est l’exemple parfait : 

On l’a compris, Sadandsolo n’aime pas la tournure que l’industrie musicale est en train de suivre, avec moins d’humains et plus de robots, d’être obligé de mettre en scène certains passages de ses clips pour TikTok. « Je ne me vois pas uniquement comme un artiste musical. Je fais plein de choses artistiques. La musique est mon projet le plus important, mais j’adore faire des visuels, des clips. Je fais des choses pour me faire plaisir, de comment je m’exprime artistiquement. » Pourtant, quand on regarde sa promo, ça ne se ressent pas. Les clips tombent, les visuels sont soignés, chaque sortie est pensée. Avec Sadandsolo, on fait face à un artiste qui refuse de se laisser dicter sa créativité mais qui comprend les règles du jeu.

Simon Senn, une lumière nouvelle ?

Il y a une rencontre qui a tout changé dans la fabrication de La Nuit des Loups : Simon Senn, compositeur, beatmaker et guitariste dans l’âme. Sadandsolo avait toujours tout fait seul. Et puis voilà quelqu’un dont l’univers est différent, apportant une toute nouvelle vision de la musique :  » Il a vraiment apporté le ton musical. Ce côté un peu sombre, un peu mélancolique, un peu vénère des fois, et surtout très électro-organique. C’est un vrai artiste !”, ajoute-t-il avec un large sourire. “Typiquement, si je n’avais pas rencontré Simon, l’Oasis et des Mirages aurait été radicalement différent. Il a complètement restructuré le son. La version que vous pouvez entendre, c’est la sienne”. La production de l’EP est à l’image de cette alliance : plusieurs styles de sons cohabitent : trap, électronique, et de la musique plus organique comme sur “J’entends les premiers éclairs”. « J’aimerais être le type d’artiste où je ne suis pas défini par le style de ma musique, mais par la technique vocale, les types de sujets, la manière d’écrire. Qu’on se dise : c’est du Sadandsolo, même si c’est un truc afro, pop, rock, qu’on retrouve quand même la pâte. »

“ Créer ne doit pas être une torture ”

Mais pour comprendre La Nuit des Loups, il faut remonter plus loin. Bien avant les projets, les clips. Il faut revenir à l’époque du premier pseudo Soundcloud “Sadandsolo, choisi dans un moment de profonde dépression, aux alentours de ses 20 ans. Un nom qui collait parfaitement à l’état intérieur, et qu’il a gardé depuis comme un clin d’œil à celui qu’il a été. « J’étais très déprimé. Faire de la musique a permis d’aller mieux. Garder ce pseudo, c’est un clin d’œil. Aujourd’hui je ne suis pas du tout triste », précise-t-il en rigolant. Cette période l’a convaincu d’une chose fondamentale : la création est cathartique, libératrice. Pas dans le sens romantique du génie torturé, au contraire. Tout ce qui l’entoure l’inspire, l’intéresse. A ses yeux simplement créer peut être salvateur. Cependant, loin de lui l’image de l’artiste torturé qui puise son imagination dans ses tourments. Non, à ses yeux, créer libère, fait du bien. Sadandsolo a longtemps cru qu’il fallait souffrir pour faire de l’art. Et puis il a compris que c’était l’inverse : « Faire de l’art ne définit pas qui on est. On n’est pas obligé que ce soit de la torture. Quand j’ai arrêté d’avoir cette vision, j’allais mieux. » Une des forces de la musique de Sadandsolo, c’est cette honnêteté face à ses émotions. Aucun souci pour lui d’être franc et d’expliquer qu’il est hypersensible. Dans “J’entends les premiers éclairs”, on entend notamment : “je crois que je suis hypersensible à plein temps”. La dépression lui a donc appris à écouter ce qu’il ressentait. 

Une outro qui sort de l’ordinaire

La Nuit des Loups se termine sur un son radicalement différent des neuf qui précèdent. Pas d’autotune, pas de drums, pas d’effets. Juste une voix, qui dit des choses simples sur sa bande de potes :  » On était une bande de gens assez seule, mais on ne le montrait pas. On faisait les malins parce que c’était une manière de se redonner de la valeur et de la confiance en soi. » Ce morceau, il l’a fait sans penser que ce serait l’outro. Un titre qui sort de l’ordinaire, mais que j’ai personnellement beaucoup apprécié.

La Nuit des Loups, c’est donc un artiste qui a appris à transformer la dépression en un moteur, la création en un remède et à analyser une industrie complexe pour en tirer un véritable challenge et adversaire. 

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