10 ans. Voilà dix années qu’a débuté le second âge d’or du rap français. Aujourd’hui, certains parlent de « victoire » pour un genre qui semble pourtant souffrir de cette réussite. « Gentrification », « Culture Vulture », « Extrême-droite », tant de termes retrouvés fréquemment dans les débats rap stériles de la plateforme du néo-Goebbels, Elon Musk. Au milieu de cette chasse aux sorcières qui tend parfois à la paranoïa, il est intéressant de questionner les motivations des acteurs principaux : les rappeurs. Est-ce que les maux qui touchent cette musique ne trouvent pas leur source dans l’approche de ces nouveaux MC ? Plus simplement, pourquoi rappent-ils ?
« Ça m’a soigné d’écrire »
Plusieurs artistes émergents nous ont offert des éléments de réponse. Il y a, au sein de cette nouvelle vague, un amour sincère pour la plume, qui prend des airs de marchepied, comme l’explique Bluume : « Je suis entré dans le rap par l’écriture, j’ai toujours écrit, au départ c’était de la poésie. » Mora partage cette expérience : « J’ai toujours chanté et écrit des poèmes quand j’étais petit, ça doit sûrement venir de là.» Son propos est rejoint par celui de Bino, qui voit dans cette pratique un remède : « J’ai commencé par l’écriture, la musique a toujours été autour/avec moi, je n’ai pas eu le temps d’y songer, ce fut comme une évidence. Ça m’a soigné d’écrire. »
« J’ai eu envie de suivre leur voie. »
Baignée dans cet âge d’or, cette génération est entrée dans le rap par mimétisme. Vidia, en offre la preuve : « Ce qui m’a poussée à commencer le rap, c’est d’abord l’environnement dans lequel j’ai grandi. Mon père est un artiste rap des années 80-90, et ma mère est b-girl. Mes deux parents viennent du milieu hip-hop, et ils m’ont toujours partagé leurs références et leur passion pour cet univers. Ayant grandi dans ce milieu, j’ai naturellement eu envie de suivre leur voie. » Cette approche, influencée par l’entourage, se retrouve aussi dans le parcours de Sed : « Au début, je faisais des prods, parce que les gens dans mon lycée en faisaient. J’en ai fait pendant huit ans, puis j’ai fini par poser dessus. »

Depuis 2015, le rap est à la mode et pousse la jeunesse à embrasser des carrières ; chaque collège, chaque lycée a son MC attitré. Même au sein des familles, on compte au moins un frère ou un cousin qui s’est lancé dans la course à la rime. C’est le cas d’ADM, rappeur marseillais : « C’est mon cousin qui m’a mis dedans. Il était à fond sur les Rap Contenders et il m’en faisait part. […] Puis on s’est mis à faire les cons et à rapper sur des instrus YouTube ultra-classiques à plus de 800k vues. » Devenu le genre numéro un en France, le rap envahit les médias, élargissant sa communauté de fanatiques à travers les petits écrans. La culture hip-hop bénéficie de ce succès : les breakers breakent, les graffeurs graffent, les DJ’s scratchent… Le wagon hip-hop est en pleine bourre. Chacune des disciplines offre une porte d’entrée vers une autre, et cette entrée, Oreall a su en tirer profit : « J’avais un pote qui était à fond dans le break, je kiffais danser à l’ancienne, grâce à lui j’ai mis les pieds dans le hip-hop, c’est ça qui m’a ouvert la porte vers le rap. »
« Faire entendre ma voix »
L’omniprésence du mimétisme dans les témoignages contrebalance avec la notion de prise de position, qui est quasiment occultée, elle qui était pourtant la base du premier âge d’or du rap français. « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? » demandait Calbo en 1998. Aujourd’hui, beaucoup, inconsciemment, le prétendent. Il faut l’accepter, cette nouvelle génération s’est mise au rap pour d’autres raisons. Il reste tout de même une minorité pour qui le besoin de représenter et de défendre une position est partie intégrante de leur art. Vidia fait partie de ceux-là : « Cela ne fait pas très longtemps que je fais du rap, environ deux ans et demi. Ce qui m’a frappée, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de rap féminin, et quand il y en a, certaines femmes rappent souvent comme des hommes, alors que nous vivons les choses différemment. C’est quelque chose que je ressens profondément, et c’est ce qui m’incite à apporter ma propre vision du rap, à faire entendre ma propre voix dans cet univers. »

Même si, pour certains, leur entrée dans le rap n’est pas le fruit d’une volonté de se positionner, la prise de conscience peut être plus tardive, comme en témoigne ADM : « Cette prise de conscience est arrivée au fur et à mesure que je grandissais, je commençais à m’informer, à me politiser, et c’est là que j’ai compris que ma passion pouvait avoir une portée plus importante et pouvait être un moyen de lutte au service des combats que l’on mène actuellement. »
Il existe bien une rupture dans l’approche du rap entre les générations, mais tout n’est pas si noir. Si l’engagement n’est plus aussi central qu’autrefois, il n’a pas disparu pour autant. Cette nouvelle vague d’artistes porte en elle une passion sincère et un profond respect pour cette discipline. Plutôt que de leur faire porter la responsabilité des dérives actuelles du rap, il faut reconnaître que ce genre musical, par essence, évolue avec son époque. Le rap vit, se transforme, et c’est peut-être là sa plus grande force.