Le rap ne s’est jamais mieux porté que maintenant. Comme ça, c’est dit. Et tant pis si j’en fâche certains mais le « Rythm and Poetry » mérite qu’on se batte pour lui et si personne ne se dévoue, je veux bien assumer ce rôle. Globalement, l’industrie musicale est florissante. Nos morceaux racontés par nos artistes préférés tournent en boucle, l’offre est de plus en plus conséquente et les salles de concert de plus en plus remplies. Beatmakers, ingés’ son, stylistes, médias, clippeurs BREF tous les acteurs qui contribuent à faire du rap ce qu’il est aujourd’hui « mangent ».
Malheureusement il y a encore une ombre au tableau. Alors que tous semblent profiter de la fête, CERTAINES n’ont pas été conviées et le gâteau continue d’être dégusté sans elles. Les rappeuses n’ont toujours pas la reconnaissance qu’elles méritent ni le respect qui leur est dû et si c’est être relou de pointer cela du doigt, cette fois aussi, j’en prends la responsabilité.
Malgré l’amour qu’on lui porte, le rap est imparfait et les quelques justifications qui lui font défaut viennent du passé. Historiquement il découle du hip-hop et malgré ses origines mixtes incarnées par les b-boys d’une part les fly girls de l’autre, il possède des codes en opposition aux valeurs féminines. Pourtant les femmes ont toujours été là, sous représentées, certes, mais elles ont toujours fait partie de cet écosystème. Et disons qu’avoir des confrères qui ne leur disent pas que des gentillesses dans leurs textes n’aide pas forcément. Les descendantes d’Eve évoluent dans un contexte démocratiquement macho où les hommes composent encore trop peu avec elles. Mais que les anciens se rassurent, tout n’est pas de leur faute. Les maux dont elles souffrent sont également actuels et présents, pourtant elles sont autant capables que le sexe « fort » et ne sont pas maladroites avec les mots (t’as capté la bête de phrase). Pardon si j’en ai brusqués pendant mon intro’, il est vrai que l’on a connu meilleure entrée en matière. Néanmoins, si quelques-uns d’entre vous me lisent encore, rendons à César – Cléopâtre ce qui lui revient, j’ai bon espoir que le futur s’annonce radieux.
Dans la boucle
À l’image de leurs homologues, au sein de ce qui demeure être le berceau du rap, les premières rappeuses émergent aux États-Unis, au début des années 80. Le premier nom qui me vient à l’esprit est celui de Queen Latifah. Véritable pionnière, elle signe son premier album – « All Hail the Queen » en 1989. À 19 piges, rien que ça ! Porté par le titre Ladies First, celle qui a fait ses armes dans l’Est Américain – côté New Jersey, s’est rapidement fait un nom. Actrice, productrice, mannesuin et animatrice de télévision, cette femme à tout faire est considérée par tous comme la Première Dame du hip-hop. L’une de ses plus belles victoires est son étoile sur l’Hollywood Walk of Fame en 2006, en réponse de l’héritage qu’elle a laissé.
Évidemment elle n’était pas la seule à batailler dans cette arène de gladiateurs, dans les 90’s la scène Américaine pouvait compter sur des noms iconiques tels que Missy Elliott, Lil Kim ou encore MC Lyte. Ces (très) grandes dames ont tellement œuvré pour leur art que leurs faits d’armes ne sont plus à démontrer. Après tout, faire un disque de platine sur Supa Dupa Fly et un deuxième pour Da Real World, c’est juste une journée au boulot !


De l’autre côté de l’Atlantique, cet outil de dénonciation et revendications a également fait son apparition et malgré tout le chauvinisme qui est le mien, je mentirais si je disais qu’ici l’impact fut le même. Ce mouvement encore en marge à l’époque n’est pas le mastodonte qu’il est à l’heure actuelle, alors vous vous doutez bien que pour les femmes c’était encore plus compliqué. Pourtant c’est bien en France que la première émission entièrement hip-hop a vu le jour. Sous l’impulsion de Laurence Touitou et Marie-France Brière, H.I.P.H.O.P est diffusée mondialement en 1984 et voir Madonna chanter “Holidays” dans les studios de TF1 n’est pas une chose que l’on peut banaliser.
Il existait aussi des lieux de communion comme le Terrain Vague de La Chapelle ou les Bains Douches sans oublier le Globo. Et c’est précisément dans cette adresse mythique que Saliha rappait ses premiers couplets en 1987. Reconnue pour sa plume au service de morceaux engagés, elle abordait avec férocité des thématiques aussi inclusives que personnelles. Shakespear disait dans une langue bien à lui que “le respect se gagne, il ne s’impose pas” – dans la nôtre, le respect fait figurer son nom sur la compilation Rapattitude. Première mosaïque de rap en France, elle y interprétait « Enfants du ghetto », en 1991.

Fière de ses racines algériennes, elle continue de mener des combats culturels et sociaux. Son appartenance au Mouvement Authentique, connu pour ses aspirations underground résonne avec cette idéologie. Il adresse presque un doigt d’honneur au rap mainstream, que beaucoup désapprouvent au début du deuxième millénaire. Malgré une grosse activité pendant plus d’une décennie, elle disparaît progressivement du paysage. Mais qu’elle soit rassurée, nos grands frères ne l’ont pas oubliée et continuent d’écouter “Unique” et “Résolument”, respectivement sortis en 1991 et 1994. Saliha fait assurément partie des (trop) nombreux rois et reines sans couronnes.


Si “La banlieue influence Paname, Paname influence le monde » certaines influences de Casey lui viennent de ses origines Martiniquaises. La Blanc-Mesniloise confronte la France à son passé colonialiste et fait rimer son quotidien teinté de racisme, violences policières et oppression dans les quartiers. “Suis ma plume” extrait de Tragédie d’une trajectoire (2006) est un cri de rage à l’encontre des dérives sociétales, les “hématomes dans ses tomes à l’antenne cartonnent le système”, système à qui elle renvoie la balle dans un “Grand Chelem où s’entassent les victimes des HLM”.
Pour notre plus grand plaisir et en particulier celui des Sudistes, le rap ne se limite pas à la sphère francilienne. Keny Arkana, pourtant native de Boulbi s’exporte à Marseille durant sa jeunesse où elle fait ses classes. L’espace culturel Friche la Belle de Mai fut le témoin de ses premiers freestyles dès 1996. On dit « qu’il faut que je connaisse se fasse » mais son côté anticonformiste presque cynique donne l’impression qu’elle est restée une éternelle ado. Mais que l’on ne s’y trompe pas, elle est bien aux faits de tout ce qui ne va pas dans l’Hexagone et ses îles et elle ne se prive pas pour en parler. Son premier album studio, “Entre ciment et belle étoile” (2006) s’apparente à un coup de pied dans la fourmilière.

Autour de celui-ci elle verbalise ses réflexions, adresse un message sauvage et authentique mais surtout lève le voile sur une enfance difficile. Très bien reçu par l’opinion publique, qui lui prédit une gloire digne de ses prédécesseures, Keny elle, ne l’entend pas de cette oreille. Sa carrière remplie de projets à ne plus pouvoir les compter a des airs de périple musical où il n’y a pas réellement de finalité si ce n’est le plaisir de voyager. Elle revient quand l’envie lui prend pour délivrer une musique bohémienne. Onara Dafor (de son vrai nom) n’a jamais couru après le succès, ayant « toujours tout fait à sa sauce ». Je ne pense pas me tromper en disant que ses fans se réjouissent qu’elle ait gardé la même ligne de conduite. Loin des gratifications et stéréotypes de starification.

Si la scène féminine manquait de représentantes mainstream pour être véritablement acceptées en Francophonie, son salut s’appelle Shay. Grandir dans une famille de musiciens composée notamment Tabu Lay Rochereau, Youssoupha ou encore Le Motif ça donne quelques prédispositions. Poussée par ce dernier qui assume son rôle d’aîné, son arrivée dans la musique semble inéluctable. Ensemble ils reprennent « BMF » signé Rick Ross et ce morceau parvient aux oreilles de Booba qui décide de collaborer sur le single Cruella en 2011.

Très vite, elle vit les choses en grand et faire sa première scène devant 17 000 personnes pour le Bercy du Duc ne l’effraie pas. 20 ans ou pas, elle, tu lui parles pas d’âge ! Son rapport à la chanson est à l’image de sa vie tumultueuse, après une absence de trois ans elle fait son retour sous la bannière du 92i. En 2016, son adn de “Jolie Garce” est exploré au travers le projet qui porte le même nom. Shay attire par sa polyvalence, elle sait être crue quand la situation l’exige. Prête à prendre un “pied de che-bi pour commettre un truc insensé”, tout en chantant l’amour comme une femme sait si bien le faire. Dernier rempart, elle irait jusqu’à mourir pour préserver son bien-aimé – “mon poste est en défense j’arrête des balles pour toi”. Existe-t-il une plus belle preuve d’affection ?

Son aspect Bad Bitch se ressent aussi bien à l’écriture qu’au visuel, le mélange de sonorités rap hardcore, r&b, pop et rythmiques africaines témoigne de la réussite artistique et commercial de son premier album. Pour autant, son image renvoie à la sexualisation de la femme que l’on peut voir dans les clips. Si cette tendance est clairement décomplexée aux États-Unis notamment avec Nicki Minaj, Cardi B et Latto pour ne citer qu’elles, en France où les mœurs sont différentes, cela fait grincer des dents. Pour autant, elle n’a que faire de l’opinion publique. Cette direction artistique et humaine dénote de sa volonté de s’émanciper des pressions patriarcales et de se réapproprier son corps à l’instar de ses semblables.
Disque d’or à 25 ans, je pose ça là.
Le bordel identitaire et musical
Au-delà même du rap, les femmes subissent un traitement inégalitaire dans toutes les sphères de la société. Statistiquement il est établi qu’elles gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes pour des postes équivalents. Cette discrimination implicite ou non – se fait par un biais de genre et dans le contexte musical, le problème est encore plus profond et complexe. Le rap dans sa linguistique porte atteinte aux femmes. Le champ lexical qu’il emploie est loin d’être mélioratif et inutile d’illustrer mes propos, je pense que vous connaissez mieux que moi les qualificatifs utilisés. Les normes que l’on tente de leur imposer sont contradictoires. Il y a l’aspect esthétique sous couvert des standards de beauté en opposition à l’authenticité. Ces « chaînes » invisibles sont plus que des outils de censure, les femmes sont prisonnières d’une gamme réduite de thématiques qu’elles « peuvent » aborder.
Bien que fondamentalement les racines du rap résident dans des sujets comme la drogue, la violence ou l’argent illicite, c’est une idée reçue de penser que c’est un obligé pour percer. Les hommes ne rappent pas nécessairement la rue alors pourquoi ce serait indispensable chez les femmes ? Dans la continuité, le mainstream est loin d’être un ami et paradoxalement les modèles de réussite que j’ai exposés plus haut font office de CSC. Forcément les maisons de disques et les labels vont miser sur des schémas plus traditionnels, dans une logique de bénéfices assurés. Cette vision biaisée de la réalité pipe les dés sur la diversité des voix féminines qui doivent être entendues. L’autre problème auquel elles se heurtent est leur rapport à la sexualité. Premièrement elles sont beaucoup plus jugées et observées que leurs homologues masculins et cette volonté de domination est exacerbée dans un milieu ou l’hypermasculinité est omniprésente. De plus, bien loin d’être des têtes d’affiche dans l’industrie elles sont vues comme des objets de désir. Il existe une immensité de clips où elles sont sexualisées donnant une triste image à la jeunesse, forcément les messages laissés par une figure comme B-Love sont encore plus marquants.

Le manque de solidarité dans la sphère féminine est visible et il est loin de leur rendre service. Il est en partie justifié par une mouvance compétitive car il fallait bien plus que jouer des coudes pour avoir une part sur le marché. La pénurie de plateformes communes et autres moyens d’expressions diminue les possibilités de collaborations. L’isolement entre les rares têtes qui parviennent à se dégager est accentué.
Si autrefois la sous-représentation était justifiable, dans les années 2020, ère où le rap est à son momentum c’est une anomalie qu’elles n’aient pas accès aux mêmes ressources, qu’elles soient financières, médiatiques ou humaines. Plus tôt je chantais les louanges des protagonistes en place mais ils ont indéniablement une part de responsabilité dans l’équation. Dans les médias, festivals et autres évènements qui font la promotion du rap français, les femmes ne sont pas suffisamment exposées. Leur entourage est aussi un frein potentiel, elles y subissent des pressions pour épouser des carrières professionnelles dites élitistes, alors même que l’on s’est détaché de l’étiquette de voyou associé aux rappeurs. Au milieu de ce marasme mouvant, comment se hisser dans le top d’Apple Music, Spotify ou Deezer ? L’un des éléments de réponses possibles est d’élargir ses horizons musicaux.
Lentement mais sûrement la tendance est en train de s’inverser, on voit et on entend des connexions qui font vraiment plaisir. VICKY R & Chilla avaient retourné nos tympans en même temps que Beriz et « Yeah » était l’une des signatures les plus rafraîchissantes de 2023. La saine émulation qui plane au-dessus du rap français autorise un sentiment d’optimisme, la récente multiplication d’albums communs laisse à penser que les femmes vont rapidement suivre le pas. Et franchement, que demande le peuple ?

La nouvelle génération incarnée par Doria et Le Juiice fait bouger les choses et pas qu’un peu. La transformation identitaire du rap fait débat et je pense que ce sera le cas pendant un petit moment. En attendant, cette dynamique contemporaine permet que les portes soient plus facilement enfoncées, il y en a pour tous les goûts, il suffit juste de chercher. Les modèles de persévérance qui me conforte dans l’idée que mainstream et underground peuvent cohabiter sont Meryl et Josman. Et ça tombe bien car les deux artistes s’étaient associés l’année dernière sur « Ton ami ».

Alors quand je disais que le rap n’était pas mieux avant, étais-je vraiment dans le faux ?
Les grosses entités ont bien saisi ce qui se déroule sous leurs yeux. Je ne suis pas le fils caché d’Annalise Keating et je ne souhaite pas faire l’avocat du diable mais il faut reconnaître qu’elles ont pris le pli et souhaitent apporter leur pierre à l’édifice. Réelle volonté de faire une passe dé’ ou simple intérêt commercial, allez laissons leur le bénéfice du doute et saluons Netflix pour la production de Nouvelle École. En trois saisons, cette télé-réalité aux allures de Star Academy a permis la révélation d’une pléthore de pépites. Et s’il y en qui n’ont pas adhéré à mon monologue, grand bien vous fasse ! Trigga a foutrement raison « si je plais à tout le monde, au fond je plais à qui ? ».

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