JeanJass a sorti son troisième album solo “Les Champs de sacs plastiques”, vendredi 22 mai. Un 12 titres mûrement réfléchi où on ne retrouve aucun feat. Aucun couplet partagé certes, mais des feats sont bel et bien présents. En tout cas, c’est ce qu’indique JeanJass sur la cover avec le nom des beatmakers. Une dédicace pour ces artistes, mais aussi pour lui-même, le JJ producteur. Retour sur ce dernier album et cette carrière, à travers le prisme de l’évolution de l’artiste JeanJass, ou plutôt celle de l’homme, Jassim Jean Ramdani.
On le sait, JeanJass a des thèmes favoris : le foot, le cinéma, la nourriture, puis de nouveau le foot, le cinéma et la nourriture. Je l’écris bien sûr d’un ton taquin, encore plus dans un second degré que l’artiste utilise lui-même, puisqu’il s’agit de mon rappeur préféré. Je caricature les thèmes abordés, avec une écriture bien plus subtile que ce que je décris, surtout car cet album est marqué par des sujets de plus en plus engagés, centrés à la fois sur ses problèmes, mais aussi sur ceux de la société. En tournant la tête vers l’arrière, on se rend compte que l’époque des Double hélice est désormais loin derrière nous.
Après ce préambule plus que nécessaire, force est de constater que la musique de JeanJass a évolué. On est passé d’une musique plus “légère”, “pop”, qui à l’époque, avait aussi grandement trouvé son public, à une musique plus “underground”. Pourtant, cette période marquée par des hits et des certifications ne rime pas avec une place de choix dans le rap français. Le regain d’intérêt à l’égard de JeanJass et de son fidèle acolyte Caballero s’est fait grâce à « Zushi Boys 1 ». Un projet uniquement disponible en vinyle et à faible tirage, avec exclusivement des sons boom-bap. Il le dit lui-même au micro de Mehdi Maïzi dans l’émission À la Régulière sur France Inter, à l’occasion de la sortie de l’album : “Depuis cette période, tout se passe bien pour nous. On n’a jamais été aussi cool que maintenant”.

Comme si le travail payait enfin, comme si la reconnaissance arrivait désormais pour deux rappeurs présents depuis de très nombreuses années. Cette “coolitude” est aussi marquée par leur essor en individuel, avec pour JeanJass “Doudoune en été”. Un projet où la patte pop disparaît pour laisser place à des bribes d’introspection. On est encore loin de l’excellent “Tous ces ongles rongés”, sorti en septembre 2024. Un projet, là aussi, sans aucun feat, marqué par une arrivée dans la vie de JJ : celle de sa fille, qu’on peut notamment entendre dans l’outro éponyme de cet EP/album. Un projet qui, je dois le dire, est l’un de ceux m’ayant procuré le plus d’émotions. “Ça prend plusieurs albums d’ouvrir tous les tiroirs. J’avais commencé à le faire sur “doudoune en été”. Je l’ai encore plus approfondi dans le précédent (Tous ces ongles rongés), et dans “Les champs de sacs plastiques” on est pleinement dedans”. On peut résumer cette évolution avec cette phrase de JJ au micro de Mehdi Maïzi : “J’avais besoin de faire les albums précédents pour faire celui-là”. Un chemin, une carrière longiligne, mais surtout ancrée dans le réel. Lui et Caballero n’ont pas explosé du jour au lendemain, ce qui permet de garder la tête sur les épaules.
Mais comment évoquer JeanJass sans parler du producteur. Beaucoup le surnomment le Alchemist français. Je n’irai pas dans de telles comparaisons. Mais, comme tout bon producteur, il est à l’origine de la création de ses propres morceaux. L’artiste belge fait des prods depuis de nombreuses années, mais c’est plus récemment qu’il a commencé une nouvelle « run » : des albums communs. On peut citer à la pelle “Scope” avec Keroué, “Cognacs et Cigarettes” avec Jungle Jack, “Bootleg” avec STI, “Double Impact” avec Absolem et Kurdy ou encore “Déjeuner en paix” avec Mairo. “Une cour de récré qui enrichit mon côté rappeur. Travailler avec Mairo et Jungle Jack m’a fait progresser, m’a libéré et m’a mis à jour”, précise-t-il une nouvelle fois au micro de Mehdi Maïzi sur France Inter.
Vient donc le 22 mai et son tout dernier album “Les champs de sacs plastiques”, avec un JeanJass qui est donc à jour. Au programme : la paternité, ses origines, Hamza (oui, vous avez bien lu), ou encore l’environnement. Attachez votre ceinture, on est désormais parti pour un retour sur cet album de 12 titres.
L’album commence donc avec le son « IMAX », co-produit au côté de Chilly Gonzales. Un album qui débute avec des violons et un refrain très enfantin qui reste bien en tête. Dans la deuxième partie du son, on a le droit à un changement avec l’arrivée des batteries, qui n’étaient pas présentes au départ. Comme si JeanJass nous laissait le temps d’entrer dans cet album calmement, avant qu’il découpe des couplets à foison. Je trouve que ce son ressemble plus à ce que JJ pouvait faire par le passé (le refrain y joue pour beaucoup). La deuxième track “Faune marine” s’enchaine parfaitement avec la précédente. Là, on est dans un morceau plus sombre, avec de multiples prises de position : “Demain je suis communiste, je suis Robert Hue […] ces choses-là on ne les tolère plus, c’est comme les flics qui assassinent […] Au moment où je te parle une mère est peut-être en train de noyer son gosse dans la bassine […] T’écoutes du rap et tu votes Marine”. Dans ce morceau, on retrouve l’amour de la boucle que JeanJass prône, avec une prod minimaliste qui le caractérise.

Troisième son et une nouvelle fois un morceau très différent. Sur CRL NDR, on a là aussi une boucle parfaite avec des passages de clavecin qui ponctue la prod. Au niveau du texte, on est dans du pur égotrip : “ C’est pas moi qui la cherche, c’est l’inspi qui me trouve, […] Je trouve des putains de rimes, j’ai des fulgurances […] Je fais pas la course avec eux, je vais plus vite en marchant seul ”. On a aussi le droit à la description de l’assiette de JJ à midi : “En entrée je vais partir sur le cromesquis, c’est un genre de croquette, accompagnement roquette”. À vous de juger si vous souhaitez suivre ses conseils culinaires, et commander ça lors de votre prochaine fois au restaurant.
L’album se poursuit avec le morceau qui a le plus fait parler : “Le pays de mon père”. Vous l’avez compris, on est sur un son hommage à son enfance. “C’est un morceau que je voulais écrire depuis une dizaine d’année” précise-t-il toujours sur France Inter. Un titre coproduit avec l’excellent H Jeunecrack, où on sent clairement la patte du jeune Toulousain. JeanJass raconte ici une vraie histoire, la sienne. Il débute avec l’arrivée en ferry, puis remarque immédiatement la pollution : “ Papa, c’est quoi ces petits nuages qui flottent dans les champs ? Il m’a dit, ça mon fils, ce sont des sacs plastiques “. On comprend désormais le nom de cet album. On entend un vrai éloge de son enfance et de ce Maroc qui lui est cher. Un véritable son carte postale avec une écriture très imagé nous permettant, tel un bon roman, d’imaginer ce que l’artiste de 38 ans nous raconte. JJ poursuit avec El Guerrouj, un morceau sans concession avec des consonances arabique clair. Un morceau co-produit avec Karma Bangers, beatmaker qu’on retrouvera par la suite. Je dois l’avouer, c’est le son qui m’a le moins touché du projet.
On retrouve une nouvelle fois un Chilly Gonzales des grandes heures sur le titre suivant “Saisonnier”. Une ambiance polar, film d’enquête, propice à un JeanJass découpeure, pleinement dans l’égotrip. Pour la deuxième fois dans cet album, on a le droit à une co-prod avec Karma Bangers sur le morceau “Pourvu que ça dure”. Une prod dont personnellement je raffole. Il y a dans ce titre une barz que je trouve très forte : “On m’a dit que j’avais sauvé des vies. Pourtant, je reste un danger pour moi-même”. “Pourvu que ça dure” est globalement un des morceaux où JJ se confie le plus sur ses doutes et sa vie. Sur le septième track, Eskondo, son dj sur scène fait son apparition et ça se sent directement. On entend de nombreux scratch, des backs du Roi Hennok ainsi qu’une boucle qui, à la première écoute, semble dérangeante, et à laquelle on termine finalement par s’attacher.

L’expression jamais deux sans trois se confirme ici pour Karma Bangers, présent sur le son “1xpas+”. L’intro de ce titre est particulièrement expérimental. Ce morceau est un de mes favoris de l’album. Dans les couplets, on entend un JeanJass qui explique ses craintes. Une chose qui est assez rare dans cet album, ce sont les refrains. Dans ce morceau, on a le droit à un JJ chanteur sur le refrain, qui marche très bien sur moi. On progresse tout doucement vers la fin de l’album avec la dixième track et pas des moindres, puisqu’on passe à “Métastase”, un des deux titres sortis en single pour tiser le projet. Un morceau de pur égotrip où on entend un scratch de la rappeuse Kasey qui répète : “c’est à la pointe de ma haine que mes paroles s’écrivent”. On arrive sur l’avant-dernier morceau avec un titre que je trouve très amusant “baggy era 2”. Un son en deux parties avec deux prods très distinctes. Le changement de prod nous réveilles presque d’un moment un peu plus ennuyeux. Ce qui nous réveille, c’est aussi cette phrase “J’ai jamais été aux putes, jamais vu un film de Gilles Lellouche” Une line qui, à la première écoute m’a fait beaucoup rire, tant je ne m’y attendais pas. On entend aussi cette phrase : “aujourd’hui je rap dans les muséum”, une ref claire à son Grünt, le 73ème.
Je vous avais parlé en amont d’Hamza. L’artiste belge arrive maintenant. L’outro de cet album se nomme BOOMBAP MI AMOR, un hommage à Hamza et son morceau Mi amor, qui est l’origine du sample du morceau de JJ. Il l’exprime lui-même chez France Inter : “j’avais envie de sampler Hamza depuis plusieurs années”. Voilà qui est fait et qui donne une boom bap de haut niveau pleine de questions, de doutes. En somme, un résumé parfait de l’album. Un résumé parfait d’où en est JeanJass dans sa carrière, à un tournant. Un tournant pour savoir quelle place occuper dans le rap français.