Le 19 juin dernier, le jeune artiste franco-ivoirien Saki225 a sorti son premier projet solo, Captain Freeza. Un douze efficace qui permet d’en apprendre beaucoup sur son auteur, dont la popularité et la visibilité n’ont cessé de croître ces derniers mois. Il y parle de son passé, de ses origines, de ses aspirations comme de ses inspirations. Une véritable carte d’identité pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore.
Retour aux origines
Pour comprendre qui est l’homme qui se cache derrière l’artiste, il faut poser ses valises dans le sud de la France, à Toulouse. D’origine ivoirienne et portugaise, c’est pourtant bien dans la quatrième ville de France que Saki225 est né en 2005, et qu’il a fait ses armes par la suite. Saki, c’est son troisième prénom, son prénom ivoirien. Et le 225 renvoie à l’indicatif téléphonique de la Côte d’Ivoire. Des origines, donc, qui le constituent et le construisent au plus profond de son être, dans la vie de tous les jours autant que dans celle de l’artiste. Mais on y reviendra.
C’est à l’âge de quatre ans seulement, alors que le jeune Saki est scolarisé à l’école Rangueil de Toulouse, qu’il entre en contact pour la première fois avec le monde de la musique. Grâce à une antenne du Conservatoire de Toulouse installée dans son école, il découvre le chant. Après avoir réalisé son stage de troisième dans un studio, son entrée au lycée lui permet d’avoir accès à un ordinateur prêté par la région Occitanie, sur lequel il installe le logiciel de production musicale FL Studio. Alors qu’il a toujours aimé la musique au sens large, c’est précisément à ce moment qu’il a le déclic pour le rap.
Une jeunesse passée dans la Ville rose dont il garde un souvenir fort, et qu’il a tenu à partager avec ses auditeurs à travers son album. Dans l’intro, Éléphant, il propose une sorte de tour d’horizon, citant notamment deux quartiers toulousains : “J’vais chercher la plaquette à Saint-Agne, la découper à Compans”.

2025, l’année de la révélation
C’est durant ses années lycée que Saki225 trouve peu à peu son style et se structure musicalement. Tingafaye, artiste et ami de longue date avec qui il a l’habitude de faire du son, lui présente alors son frère, Roddy Key, qui souhaite lui aussi se lancer plus sérieusement dans la musique. Une rencontre qui changera le cours de la jeune carrière de Saki225. De cette association naît une connexion évidente, presque fusionnelle. Les deux artistes sont, encore aujourd’hui, de véritables frères de cœur.
La confirmation arrive au début de l’année 2025 pour les deux jeunes Toulousains. Ils sont invités par J9ueve dans son Planète Rap, à l’occasion de la sortie de son projet Harmony. La performance live de leur Freestyle Barreau fait réagir les internautes sur les réseaux sociaux, sans doute agréablement surpris par ce vent de fraîcheur, plein d’énergie et de détermination, qui s’apprête à souffler sur le rap français. Dans le même temps, le duo sort Bunda Fat, un titre qui va rapidement faire un carton. Avec plus d’1,5 million de streams à l’heure actuelle, il s’agit là de leur plus gros succès.
L’arc de collaboration du duo atteint son apogée le 21 novembre 2025, avec la sortie d’un projet commun, Trapfricain Musique, un projet au titre assez évocateur de leur style musical, notamment nourri par des artistes américains comme Young Thug, Yung Bans ou encore DaBaby. Après cela, les deux artistes annoncent ne plus collaborer ensemble de manière directe, afin de se consacrer à leur carrière solo et de mettre en avant les autres membres de leur collectif, le R.N.O : Tingafaye et Bradnight.
Le projet solo de Saki225, justement, ne traîne pas : Captain Freeza est quasiment bouclé dès la fin du mois de décembre 2025. Plutôt que de le sortir dans la foulée, l’artiste prend le temps de poser les bases de son identité solo à travers une série de singles, très bien reçue par le public : Adingra le 18 mars 2026, premier teaser du projet, puis le très attendu Ciao Amigo en featuring avec 63KLUF le 10 avril, Chez moi le 29 avril, et enfin Sur les nerfs le 3 juin, deuxième et dernier extrait avant la sortie de l’album.
Le R.N.O : plus qu’un crew, une véritable colonne vertébrale identitaire
Dans la carrière de Saki225, il est difficile de mentionner les noms de Tingafaye, Roddy Key et Bradnight sans évoquer le collectif qui les relie : le R.N.O (Real Niggers Only / Réseau Noir Organisé). Pensé à l’origine comme un collectif artistique à l’image de ce qui se fait déjà dans le rap français, le R.N.O s’est finalement structuré en une association. L’objectif de cette dernière, par des actions et des événements, est de contribuer à mettre en avant la culture noire dans le monde entier.
Bien plus qu’un simple groupe de potes, le R.N.O a une vraie portée sociale et culturelle que ses membres souhaitent développer. Sur ce point, Saki225 n’est pas en reste, et il y fait d’ailleurs souvent référence dans Captain Freeza. Dans Éléphant : “C’est le R.N.O, on vous coupe à la machеtte”, dans Cooler, seul featuring du projet, avec Bradnight : “Pendant qu’tu bandais sur le R.N.O, j’appelle mon gars Saki, t’auras ta dédicace”, ou encore dans le son qui suit, Kalashé : “C’est la devise R.N.O, négritude, fraternité”. Cette dernière phrase en dit long sur ce collectif et sur ce que Saki225 cherche à promouvoir à travers sa musique : avancer en équipe, avec les siens, être fier d’être noir et d’avoir des origines africaines, tout en mettant en avant la solidarité et l’entraide à grande échelle.

Captain Freeza, un projet aux racines africaines
On commence à le comprendre, la culture ivoirienne influence largement la musique de Saki225. Il souhaite mettre en avant son pays d’origine, en se rapprochant de ses ancêtres et de ses racines. En observant simplement la tracklist de l’album, des références évidentes à la Terre d’Eburnie sautent aux yeux. L’introduction, Éléphant, déjà évoquée plus haut, est un clin d’œil limpide à l’animal national. Les Éléphants, c’est également le surnom des footballeurs ivoiriens, parmi lesquels Simon Adingra, que l’on retrouve dès le track 2.
Même si l’on n’a aucune certitude sur la ville d’origine de Saki225, son album nous fait pencher vers Gagnoa, la neuvième ville du pays. Dans le son éponyme, l’artiste associe son nom à cette ville, comme pour démontrer une identité commune, peut-être puisée dans des liens familiaux : “Saki Gagnoa, là pour la gagne”. Mais cette fierté ne l’empêche pas de poser un regard plus lucide, presque douloureux, sur le continent qu’il chérit tant : “Regarde mon continent, ouais, regarde les décombres”.
Saki225 à des ambitions élevées dans la musique, et il n’hésite pas à le mettre en avant dans ce premier projet solo. Dans l’Outro : “Exténué, mais j’suis venu tout prendre”. Un mot revient d’ailleurs régulièrement pour qualifier cet état d’esprit : la nzala. En lingala, langue parlée en République Démocratique du Congo, il s’agit de la dalle, de la faim.

Tout au long de l’album, Saki225 met également en avant des figures majeures de la culture africaine. Dans Adingra, il rend hommage à DJ Arafat, immense artiste ivoirien tragiquement décédé en 2019 dans un accident de la route : “Ivoirien comme Arafat”. Un hommage couplé à celui d’un autre pilier de la musique ivoirienne, Douk Saga, qu’il réitère dans l’Outro : “Ivoirien comme Arafat, comme Douk Saga, qu’ils reposent en paix”.
Ces figures ont façonné toute une génération d’artistes ivoiriens, et leur influence sur Saki225 dépasse largement le simple s/o : elle se ressent jusque dans son énergie et sa manière de raconter les choses sans filtre.
Au-delà de la seule Côte d’Ivoire, Saki225 n’oublie pas non plus son autre héritage. Sur Ma life, il associe dans une même phrase ses racines bété (peuple ivoirien) et portugaises, rappelant que son identité ne se résume pas à un seul pays : “Papa Wemba, Saga Douk, Amalia Rodríguez, Bété, Dos Santos”. Mais cette fierté affichée pour ses racines ne dit pas tout de l’album. Derrière les drapeaux brandis et les figures honorées, Captain Freeza laisse aussi entrevoir un Saki225 plus à vif, rattrapé par le poids de son passé et une mélancolie amoureuse qui traversent une bonne partie du projet.
La trap mélancolique, la recette de la musique de Saki225
Si la fierté ivoirienne domine l’album, Saki225 ne s’y réfugie jamais complètement. Dès Adingra, le rappeur lève le voile sur une enfance douloureuse : “Et la violence du daron me hante depuis huit piges”, et sur une relation compliquée avec sa mère : “Et la vente de drogue nous fait cogiter, sa mère, j’ai honte quand la daronne m’appеlle”. Une vulnérabilité que l’on retrouve plus loin dans le morceau Kalashé, où il confie avoir grandi sans présence fraternel à ses côtés : “J’ai grandi sans mon frère, négro, j’y pense pas que le soir”. Une absence qui semble avoir façonné sa manière, presque excessive, de vouloir protéger ceux qu’il aime, au point de se méfier de lui-même : “Depuis la première fois que j’t’ai touchée, j’ai peur de tout gâcher”.
Dans ce même morceau, Saki225 dévoile une facette plus tendre : celle d’un homme prêt à tout faire pour préserver l’être aimé, quitte à devenir lui-même le danger dont il faut se garder. Cette fragilité se prolonge sur Ma life, sans doute l’un des titres les plus introspectifs du projet, où la solitude du quotidien et la lassitude prennent le pas sur l’égotrip habituel : “Solo car dans l’coin, beaucoup d’ces négros n’ont pas d’âme. Sous la capuche du Tech Nike, j’ai rarement la banane”.
Cette mélancolie trouve un écho tout particulier dans le rapport que Saki225 entretient avec l’amour. Sur Odieux, il résume tout en une phrase : “J’suis bon qu’à faire du pe-ra, bon qu’à t’aimer, je ne pense qu’à toi, je ne pense qu’aux billets”. Une tension qui culmine sur Regarde moi, où il raconte une rupture et la solitude qui s’ensuit : “Dis-moi comment ça s’passe pour toi de ton côté de la vie ? De mon côté, c’est l’enfer mais j’finirai par m’y faire”, lui qui voyait autrefois dans le regard de l’autre une forme de fierté aujourd’hui disparue : “J’me sentais tellement bien quand j’me voyais dans tes yeux”. Deux visages d’un même Saki225 se dessinent ainsi : celui qui veut protéger à tout prix, et celui qui, malgré tout, finit seul.

Avec Captain Freeza, Saki225 ne se contente pas de poser une pierre dans sa propre discographie : il s’inscrit dans une lignée de plus en plus riche et visible du rap français, celle des artistes d’origine ivoirienne qui assument et revendiquent leurs racines plutôt que de les diluer. La Mano 1.9, Cheu-B, Kerchak, Jeune Morty, la liste est longue, et Saki225 y ajoute sa propre signature.
Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence de l’ensemble : rien ici ne semble posé pour cocher une case, tout part d’un vécu sincère, raconté sans détour. À l’aube de la vingtaine et avec un premier album déjà maîtrisé, tant dans son écriture que dans sa direction artistique, Saki225 donne le sentiment d’être encore au tout début de son histoire. Reste à voir si Captain Freeza est une parenthèse introspective ou le socle d’une carrière amenée à durer, mais une chose est sûre : Saki225 et le R.N.O ne comptent visiblement pas s’arrêter en si bon chemin.