Sombre Clair

Le mois de mars a été marqué par la sortie de “Tes Yeux Suffisent” de Jeunesaint, premier gros format pour l’artiste, qui a accepté de nous accorder quelques mots récemment.

Salut JS, merci de nous accorder ce temps ! Forcément, on commence avec une petite présentation, ce que tu peux nous dire sur toi pour quelqu’un qui te découvre ?

Jeunesaint, artiste, autodidacte, je fais de la musique professionnellement depuis 2021. Je viens de Côte d’Ivoire, plus précisément d’Abidjan. Ça fait 8 ans que je suis en France. Je suis venu pour mes études… Voilà… après, je ne dirais pas de genre musical parce que je pense que j’ai de moins en moins de genre en particulier. Mais voilà, je suis artiste en général.

Si je me permets de rajouter trois adjectifs à ta description, si je cite ce que toi-même tu as dit sur “ZONE51/PORNOGRAPHE” : Heartbreaker, Storyteller, Gamechanger. Est-ce que c’est encore JS à tes yeux ?

Ouais je pense. Gamechanger, je pense que c’était très égotrip. Parce que moi je considère que… même si beaucoup est déjà établi dans le domaine de la musique, tu peux encore changer certaines choses malgré tout. Mais pour le reste, je pense qu’on est bon. On est bon !

Heartbreaker ? Vraiment ?

Ça m’est arrivé… (rires)

Et Storyteller, comment tu te positionnes en tant qu’artiste ? Tu racontes ce que t’as pu vivre ou des fois tu sors de ce cadre-là et tu racontes des histoires que toi peut-être t’imagines ?

En fait, je fais beaucoup de choses. Il y a une certaine période dans ma vie où je vivais beaucoup de choses. Et moi, j’aime bien la fiction. Donc je prenais plaisir à essayer de condenser un peu toutes les histoires, des fois dans une histoire ou des fois dans plusieurs histoires dispatchées, mais qui se réunissent autour d’un même point. Et récemment, je me suis fait la réflexion que si je fais un prochain disque, j’aimerais qu’il soit un peu moins fictif. Même si c’est déjà beaucoup le cas sur Tes yeux suffisent. Je pense que TYS, c’est le parfait pont entre la fiction et la réalité. J’ai assez romancé de choses pour ne pas parler d’une histoire en particulier. J’essaie quand même d’être au plus proche du réel, même si j’aime bien quand les histoires sont un peu scénarisées.

Du coup, tu as fait une Boule Noire il n’y a pas longtemps. Très stylé d’ailleurs, bravo. On y était, on t’a entendu dire que c’était l’amour qui t’avait sauvé. Est-ce que tu peux développer ?

Déjà, tu te fais éduquer dans un contexte d’amour. Au cours de ton parcours de vie, il y a énormément de choses qui peuvent te déstabiliser, souvent tu sais pas à quoi t’accrocher… et souvent, c’est l’amour. Pour moi, en amour, il y a plusieurs stades ; il y a l’amour que tu apportes à une force spirituelle, il y a l’amour que tu apportes à tes parents ou que tes parents t’apportent, il y a l’amour que tu apportes à tes amis, tes frères, ou l’amour que tu apportes à une femme. Et tout au cours de cette avancée de vie, c’est comme des liens auxquels tu t’accroches pour avancer. À chaque fois, pour moi, ça a été à des points différents : soit mes parents ; l’amour de ma mère en particulier, ce qui m’a sauvé de beaucoup de dérives. L’amour que j’ai pu ressentir avec mes frères quand on a construit ce projet-là. Moi, il y a quelque temps, j’ai arrêté mes études et cette période n’était pas forcément facile. Je pense que s’ils n’avaient pas été là pour me porter dans un projet comme celui-ci, avec amour, je pense que je n’aurais pas été la personne que je suis. C’est toujours l’amour de quelque chose ou de quelqu’un qui te sauve. Je vais pas développer, mais l’amour spirituel que tu peux porter à Dieu, c’est pour ceux qui y croient, la foi quoi.

Et du coup, est-ce que tu penses que Jeunesaint, c’est forcément chanter l’amour ?

Sous toutes ses formes, oui. Parce que l’amour, c’est pas que beau. L’amour, des fois, c’est torturé. Des fois, c’est élévateur. Des fois, c’est flou. Mais je pense que Jeunesaint, c’est de plus en plus, même plus qu’avant, chanter l’amour sous toutes ses formes.

Et ça se ressent dans ta discographie. Aujourd’hui, quand on passe de sons “légers” comme Babymama à des thématiques plus particulières comme “JDOLLAR$IGNNN”, on remarque bien
que tu n’abordes plus l’amour de la même manière.

JDOLLAR$IGNNN”, il est particulier parce que c’est le premier son vraiment vulnérable de toute ma discographie. C’est une question de compréhension de moi-même, de mettre des mots sur certaines choses sur lesquelles je ne mettais pas forcément de mots avant, ou alors je ne m’étais pas forcément questionner en profondeur. Et maintenant que je me connais un peu plus, je suis un peu plus apte surtout à parler de ça. Parce que je peux pas parler de quelque chose que je connais pas.

Photo : NYPO

On peut dire que c’est la musique qui t’a aidé à vraiment mettre des mots sur ça ? Tu as eu une introspection et finalement la musique, c’était plus qu’une sorte de pont pour exprimer ça ?

La musique, c’est un médium. Après cette période d’arrêt des études, tout ce qui est arrivé à ce moment-là, ça m’a recentré. Je pense que c’est plus mon expérience qui m’a permis de comprendre tout ça. La musique, c’est vraiment le médium. Elle m’apprend d’autres choses.

Donc tu penses que dans ta carrière musicale, l’amour, ça va rester un de tes sujets principaux?

Toujours. C’est ton essence.

Sur Tes yeux suffisent, il y a beaucoup de tracks où tu fais des changements de prod au milieu des tracks. Je pense à ZONE 51/PORNOGRAPHE, où justement tu commences loin de l’amouret puis, d’un coup, tu changes de prod pour passer sur PORNOGRAPHE, qui est plus porté sur ça.

Pourtant, ZONE51, c’est de l’amour l’égotrip. C’est l’amour pour soi. Encore une fois, l’amour a beaucoup de formes.

Penses-tu qu’il y a quand même une volonté de t’émanciper de ces prods R&B, etc. ? Sur la scène de la Boule Noire, on a remarqué que t’avais un certain plaisir à jouer des sons comme Saint-Laurent, sauter dans la foule, etc. Pour la suite, peut-on s’imaginer plus de prods de ce genre ?

Il y a une image qui m’est venue en tête pendant que tu parlais : en vrai, tous les gâteaux ne peuvent pas se faire dans le même moule, est-ce que tu me comprends ? Dans le sens où tu ne vas pas faire une madeleine dans un moule à cake (rires). C’est l’idée où la forme doit toujours être au service du fond. Et quand tu me parles d’amour, il y a des formes d’amour charnelles, érotiques, etc., que tu portes à une femme, qui peuvent encore énormément être servies par l’instrumental R&B. Comme tu as des propos d’amour propre, d’égotrip dont on parlait, d’amour pour Dieu, etc., qui des fois vont devoir prendre une forme différente. Il y a des samples dans le projet qui sont issus de gospel, il y a des morceaux trap, il y a des morceaux qui ont plus d’électricité parce qu’en fait le propos est différent. C’est un autre moule pour un autre gâteau…

Et Kanye West, entre deux sons, c’est comment ?

Je tiens à dire qu’on l’a fait il y a plus d’un an, ça reste une inspiration. Au début, quand on a commencé, sur “UMBRELLA” , c’est le premier morceau qu’on a fait de tout le projet. Moi, avant d’arriver à la première session, dans mes notes, j’avais écrit beaucoup de choses. Quand on faisait le morceau Umbrella, je me suis rappelé que dans le projet, à la base, je voulais qu’il y ait un morceau qui s’appelle “DIEU”. Je voulais qu’il y ait un morceau qui s’appelle “DIEU”. Quand on fait Umbrella, au début, le morceau n’est pas comme ça, il n’y avait que la première partie. Je voulais qu’il y ait une transition qui me permettait d’atterrir sur le prochain morceau, qui serait “DIEU” . On fait le morceau et on le complexifie un petit peu ; j’ai besoin d’un sample. Au départ, on a pensé à des samples gospel, on a pensé à plein de trucs qui font ce rapport avec Dieu. À un moment, je me suis dit que ce n’était pas assez parlant, je voulais vraiment un truc qui, limite, te choque, tu peux pas passer à côté. Et qui d’autre que Kanye pour te faire part de choses dont tu peux pas passer à côté ? On se met à chercher des moments et je repense à ce moment-là où il dit : “Ouais, du coup je viens de te dire que je suis un dieu” , et là je me suis dit : « Putain !”. Moi, ma conception de Dieu, elle est très particulière, parce que je considère qu’on est tous Dieu. Dieu, c’est juste une somme d’âmes. Et je voulais ce truc qui ait cette ambiguïté : “Pour qui tu te prends vraiment ?” , mais à la fois, si tu pousses vraiment la réflexion, tu te dis : “Ah, la réflexion du gars, elle a un sens… ”.Quand on fait la transition, je demande au gars qu’il y ait des percussions. Kanye, c’est un peu le roi de ça, et l’association, elle s’est faite tout simplement.

Et tu ne l’as jamais remis en question après tout ce qui s’est passé ? Tu n’as jamais remis en question la place de ce sample ?

Je crois qu’au moment où ça arrive, on l’a déjà bouclé, on l’a déjà envoyé. C’était un moment… c’était un moment particulier, et je ne me suis jamais dit “vraiment, je vais l’enlever”. Par contre, évidemment, j’ai re-questionné ses propos, j’ai re-questionné beaucoup de choses sur cette personne. Mais pour être honnête, je ne me suis pas questionné sur ça. C’était un moment, c’était une pensée… Je ne l’ai pas fait pour faire l’éloge de la personne. C’était vraiment le propos qui m’intéressait, ce n’était pas faire l’éloge de Kanye. C’est le propos : une personne en particulier avait ce propos-là de manière aussi clivante, à dire « je suis un dieu et tu ne vas rien faire », donc ça aurait pu être n’importe qui. Et moi, c’est ce que je retiens aussi.

Et on peut dire que tes inspirations ont beaucoup évolué au fil de ta discographie ? Nous, en écoutant le projet, la première chose qu’on s’est dite, c’était “wow, on dirait Hamza”. Un peu d’inspiration du côté de la Belgique sur TYS ?

L’inspiration principale, quand je commence à penser à Tes Yeux Suffisent, c’est un artiste, c’est un beatmaker, producteur, DJ, qui s’appelle Gesaffelstein, qui a bossé avec The Weeknd et qui a bossé aussi avec un autre artiste qui m’a donné le lead sur un truc que j’avais envie d’exprimer musicalement dans le projet, qui s’appelle KayCyy. Quand j’ai écouté un de ses anciens projets, j’ai eu le déclic sur quelque chose qui m’a touché, qui m’a ramené dans cette sphère digitale sur TYS. C’est en écoutant ça que j’ai pensé à le faire. C’est le débat que j’ai tout le temps : le débat des références. Les gens qui ne connaissent pas certaines choses vont s’accorder à la première référence qu’ils ont. Tu me cites Hamza, et moi je te cite KayCyy, Gesaffelstein, et toutes ces sphères-là. Nous, on se réfère juste à ce qu’on connaît, et on essaie de faire des associations. Je pense que c’est plus ça qui m’a influencé. Et même, je dirais que ce sont les films, etc., qui m’ont le plus influencé. Les films et séries : la série Cyberpunk, j’ai regardé beaucoup Love, Death & Robots, tous les Blade Runner… Je suis revenu sur des Akira, je suis revenu sur… Ghost in the Shell. C’est tout ça, là. Tout cet univers-là, quand je regardais, avant même de penser à Tes Yeux Suffisent, je me suis dit : “Putain, dans tout cet esprit dystopique, cyberpunk, apocalyptique, il y a un truc à aller chercher. ” Et c’est ça qui m’a amené vers cette musique-là. C’est pas la musique qui m’a amené à ça, ce sont les images qui m’ont amené à ça.

Photo : NYPO
Est-ce que tu pourrais nous expliquer d’où ça vient “Tes yeux suffisent” ?

Alors “Tes Yeux Suffisent”, c’est au moment où je retourne dans mes notes de quelques mois auparavant, du moment où je sors Dear Ego. Parce qu’en fait, j’écris beaucoup de mots, souvent pour que le mois d’après je puisse revenir dessus et me dire : à ce moment-là, tu étais dans cet état d’esprit, etc. Et en fait, du coup, au moment où je pensais à faire un projet, je reviens dans mes notes et… En fait, dans mes notes, quand je sortais Dear Ego, le jour où je sortais Dear Ego, j’avais écrit une sorte de lettre à moi-même, genre… que je n’ai jamais postée nulle part. Et en fait, j’avais écrit une sorte de lettre à moi-même et… dedans je revenais sur beaucoup de points : ma carrière, des moments qui vont et qui ne vont pas, etc., de ce que les gens peuvent penser de moi ou de ce que je devrais faire… Bref, à la fin de cette note-là… la note est construite comme si je parlais à mon père, comme si je parlais à mes potes, comme si je parlais à mes auditeurs, comme si je me parlais à moi-même. Et en fait, à la fin, je ne sais pas pourquoi, mais je dis : “Dans tous les cas, tes yeux suffisent. ” Et je m’arrête comme ça. Quand je lis le truc et que j’arrive à cette phrase-là, je me dis : la formulation de la phrase, elle est tellement… pas commune et en même temps hyper impactante que c’est comme si mon sang faisait un tour dans mon corps. Je me suis dit qu’il n’y avait aucune autre idée possible, je me suis dit “c’est ça” , et c’était Tes Yeux Suffisent. Et après, ça s’est développé différemment dans mon esprit, mais ça vient de ça à la base !

Sur “Tes yeux suffisent , il n’y a qu’un seul feat avec Aupinard…

Pour l’instant.. (rires)

Pour l’instant. Du coup, il n’y a qu’un seul feat avec Aupinard. Tu peux nous en parler un peu ? Parce que nous, ça nous a fait beaucoup rire le jour de la sortie. Aupinard qui dit : « Ah ouais, je ne pourrai jamais jouer le son sur scène ou ma mère va me tuer !»

Il est timide. C’est un grand timide.

Comment ça s’est fait ? Comment la rencontre avec Aupinard, elle s’est faite ? Et comment surtout t’as pris cette décision de te dire, OK, je le mets sur Tes Yeux Suffisent ?

Aupinard, on s’est rencontrés via Instagram. C’est lui qui m’avait parlé à un moment. Et moi, je connaissais un peu, vite fait, et entre ce moment où on s’est parlé pour la première fois et le moment où on s’est rencontrés physiquement, j’ai appris à aimer beaucoup d’autres morceaux qu’il a sortis après. Et un jour, il me dit juste : “Frère, j’ai vraiment envie qu’on fasse un morceau”, donc on va au studio. Quand on va au studio, eux étaient en train de commencer une prod… et je trouve qu’ils étaient trop en train de formater pour “qu’est-ce que JeuneSaint et Aupinard devraient/pourraient faire”. Moi, quand j’écoute ce truc-là, je me dis : “Ouais, c’est bien, mais c’est pas ce que je ressens.” Je lui demande de me faire écouter d’autres trucs qu’il a déjà commencés, etc. Et il me fait écouter des morceaux, à un moment il me dit : « Bon, là je vais te faire écouter un truc, mais ça va jamais sortir, et si je sors ça, ma mère, elle va me tuer ! Frère, il y a un truc, mais vas-y, en vrai, je pourrai jamais le sortir, ça ne sert à rien…” J’écoute le début du truc, c’était une évidence. J’ai écouté juste les premières secondes, avant même qu’il rentre sur le morceau, j’ai dit : “C’est ça qu’on doit faire.” Il n’était pas très chaud.

—“Laisse-moi juste rentrer en cabine et on verra après.” Et le morceau, il passe à la trappe… pendant plus d’un an.Moi, entre-temps, je fais mon projet. Mes morceaux sont bouclés, toute ma tracklist est faite et tout. Et à chaque fois que je faisais écouter aux gens, ils étaient toujours : “Vous êtes vraiment fous de ne pas sortir ce morceau-là.” Un peu moins de deux semaines avant que le projet sorte, il m’envoie un message, il me dit : “Frère, sort le morceau.” Sauf que moi, j’ai déjà mon idée en tête, mon plan par rapport au projet, etc. Le truc vraiment particulier, c’est que sur TYS, je voulais pas qu’il y ait de morceau qui parle du début à la fin de sexe. Je voulais pas, à la base, c’était un truc que je m’étais interdit et tout. C’est pour ça que le morceau s’appelle Error 404. C’est une faille dans ce que moi j’avais en tête. C’est une erreur… mais une bonne erreur. Donc j’appelle le morceau comme ça parce que ça correspond à tout l’univers qu’on a voulu apporter avec le projet : digital.

Est-ce que tu peux comprendre qu’un feat comme ça entre toi et Aupinard, c’est un peu surprenant ? Les deux parlent d’amour mais pas de la même manière. Ça nous intéressait, qu’un “garçon sage” comme Aupinard feat avec un fougueux Jeunesaint. Même sur ton couplet, sur “ERREUR404”, tu reprends un gimmick d’Aupinard : tu passes de “quel type de vibe ?” à “quel type de ride ?”

L’ambivalence. Parce que quand je vais me retrouver au studio avec Aupinard, je ne sais pas ce qu’on va faire. J’y vais pour la découverte. Moi, je pense que j’ai juste été moi-même. C’est la magie du truc. Franchement, c’est trop spontané pour que je mette des mathématiques dedans. On était juste au studio, on avait juste envie de faire ça, et on a fait ça comme ça. Et je peux comprendre, parce que même moi, je n’avais aucune idée de ce qu’on allait faire comme morceau en allant au studio.

Est-ce que tu pourrais nous parler de la cover de TYS ?

C’est également quelque chose de très spontané, je suis comme ça, je suis mes impulsions et j’y réfléchis après. J’avais juste, à la base, une couleur en tête. Quand on a fini le projet, qu’on était prêt à passer à l’imagerie, je plaçais le projet devant plusieurs couleurs et il n’y avait que la couleur bleue qui fonctionnait. C’était une couleur qui nuance bien, qui peut faire passer d’une émotion à une autre de manière totalement contradictoire et parfois complémentaire. Au fur et à mesure, j’avais des éléments qui, pour moi, étaient importants. Pendant le projet, j’essaie de revenir sur moi, me recentrer. Je fais toute une série de découvertes par rapport à la culture de ma mère et je fais un morceau qui a beaucoup de samples de la musique de l’origine de ma mère. À partir de cette déconstruction-là sur mes origines, je me dis qu’il y a des éléments de ce truc-là que je dois apporter visuellement dans mon esthétique. Il faut que je puisse représenter mon africanisme (si ça peut se dire comme ça). Et donc voilà, on fait une série de moodboards. Je fonctionne énormément aux images. J’ai une tonne d’images dans mon téléphone pendant la création du projet. Je fais tout le moodboard, j’explique un peu ce que j’aimerais. Pour moi, la cover, c’est un peu une conversation. Comment je vois cette cover-là, c’est vraiment comme si je suis en train de transmettre un message que je ne peuxpas encore porter moi-même. D’où le fait que je vous dise que mon prochain projet ce sera plus moi, beaucoup plus moi et sans filtre. Et ce sera en fait une… une sorte de réponse à ce que je commence à questionner sur TYS. Cette conversation-là permet de mettre encore le filtre, le dernier filtre avant que moi, je puisse vraiment être face à face avec le public et avec mes propres émotions. En Afrique, il y a beaucoup cette notion du griot*. Et quand je regarde cette cover-là, c’est un peu ce à quoi ça me fait penser, la notion du griot. C’est elle qui transmet le message de ma musique.

*Les griots sont une caste en Afrique de l’Ouest qui chante et narre des histoires.

COVER BY MATTHESUN
Sur cette cover, c’est une femme noire. On se disait que, le peu de femmes racisées sur des covers, c’étaient des femmes avec une esthétique très eurocentrée. Alors que là, justement, c’est… tout l’inverse. C’était une volonté de ta part ?

Quand on faisait la cover, je disais que c’était interdit que ce soit une autre femme qu’une femme noire. On a eu un débat, parce que je ne voulais pas traiter sa peau sur l’image. Je voulais qu’on puisse voir toutes les marques de sa peau noire. Pendant tout l’édit de la cover, on essayait de trouver un entre-deux esthétique.

Quand le projet est sorti, il y a eu beaucoup de retours parmi ta communauté, et beaucoup le qualifient vraiment de turning-point dans ta discographie. T’es d’accord ?

Bien sûr. TYS, c’est un peu là où j’ai commencé la musique, finalement. C’est là où je pense profondément et spirituellement que j’ai compris l’âme de pourquoi je fais ça. Avant, je comprenais de manière vague, mais là, dans le contexte, dans les conditions et même parfois la tristesse dans laquelle on a fait ce projet-là, c’est mon âme que j’ai ressentie. C’était un projet que j’ai fait à un moment où j’étais au plus bas de tous les côtés possibles dans ma vie. C’est pour ça qu’il est aussi différent des autres, parce qu’il me permet à moi-même de réapprendre la musique. Avant TYS, j’étais en train de réapprendre à m’aimer, à aimer les autres. Il a un côté très spirituel. Il n’y a pas beaucoup de mots à mettre sur un truc qui est aussi évident… si tout le monde le dit…

Est-ce que pour toi, tout ce dont on vient de parler, tout ce que tu viens d’aborder avec nous, ça a été possible parce que t’as quitté Angers et t’es venu à Paris ? Musicalement ou même tes introspections personnelles, etc.

Au-delà de quitter Angers, c’est surtout parce que j’ai arrêté l’école. C’est ce point-là qui a été crucial. C’est le point de bascule de tout. Ça m’a pris 5 ans à prendre cette décision, c’est une décision compliquée. Mais c’est une décision qui te met dos au mur. Et je pense que quand t’es plus bas que terre, que tu peux pas tomber plus bas, tu es obligé de faire quelque chose de grand en fait, quelque chose de grandiose. Et donc, quand tu fais quelque chose de grandiose, tu fais rien de grandiose à Angers. Malheureusement, j’aime beaucoup cette ville, mais on est limité là-bas. Je dis pas que c’est impossible ! (rires) Après, les Angevins vont dire que je suis un ouf. C’est compliqué, c’est limité. Tout le monde part, t’es obligé de faire pareil. Et même moi, avant de prendre cette décision, tous mes potes me disaient “faut que tu te casses d’Angers” et moi, j’étais le seul qui leur disais “mais les gars, on est trop bien à Angers, qu’est-ce qu’on va aller faire ailleurs ?” Et au final, à chaque fois, ils se moquaient de moi en me disant qu’au final, j’ai eu raison de partir.

Merci de nous avoir répondu, Jeunesaint.

Tout le plaisir est pour moi.

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